— Elle agit comme frein régulateur. Il n’est pas d’écrivain de quelque mérite, c’est-à-dire de quelque ambition, qui ne se figure avoir l’épée d’académicien dans son plumier. Cela n’est pas sans exercer une action, après tout bienfaisante, sur sa manière de concevoir l’œuvre d’art, et son respect de la langue. Par essence, la profession est anarchique, elle se place au-dessus des conventions morales et sociales. Il arrive qu’on s’en aperçoive un peu trop, bien qu’il ne me semble pas mauvais, en somme, qu’il en soit ainsi. Mais son désordre et, si j’ose dire, son irrespect souvent heureux, seraient bien plus grands encore si les écrivains ne songeaient parfois à se réserver, le temps venu, les faveurs de celle qu’entre eux ils appellent « la vieille dame ».

— Cela me paraît vrai… et je n’y avais point pensé.

— Mon cher Pamphile, ce qu’il y a toujours de plus difficile à distinguer, c’est ce qu’on a quotidiennement sous les yeux, justement parce qu’on a l’habitude de le voir, et qu’alors on n’y fait plus attention. Telles sont les actions et les réactions des différents éléments de la société contemporaine les uns sur les autres.

— Vous parliez tout à l’heure des prix, si nombreux, que l’Académie distribue chaque année. Vous n’avez pas l’air d’y porter grand intérêt.

— C’était pour aller vite, et parce que j’avais autre chose à dire. En réalité, ils aident à vivre quelques modestes et sérieux travailleurs que leurs ouvrages n’enrichissent pas, dans le domaine de l’histoire, même littéraire, et de la morale. Pour ceux de pure littérature, il n’en va pas tout à fait ainsi, par cette raison sans doute qu’il y en a trop, et que l’attention s’y égare. Peut-être aussi parce que, agissant, comme je l’ai dit, à la manière d’un frein, l’Académie suit de loin le goût du public et les tendances des auteurs, au lieu de les provoquer.

— Mais il y a aussi les prix de vertu, les prix d’encouragement aux familles nombreuses, que sais-je encore !

— Oui. Cela est, en principe, excellent. Toutefois je n’envisage pas sans une certaine inquiétude ce développement des attributions de l’Académie. Son budget est considérable, elle dispose d’une large fortune, qui va sans cesse en grandissant. Elle en fait, certes, le meilleur usage. Pourtant je redoute que, comme celle des congrégations, cette fortune ne finisse par susciter des convoitises administratives, encouragées par quelques éléments extrêmes de l’opinion publique.

— Et alors ?

— Alors, il y aura une crise de l’Académie, extérieure à elle, et peut-être intérieure.

— Vous le regretteriez ?