— Je l’avoue. L’Académie demeure, quoi qu’on puisse dire, une jolie plume au chapeau de la communauté française. Elle fait quelque bien, et nul mal. Elle est connue, du moins de nom, du dernier des paysans et des ouvriers. Elle est la preuve antique, et toujours vivante à leur regard, qu’il est chez nous d’autres puissances que celles de l’argent et de la politique. Cela n’est pas rien.


— Mais enfin, demanda Pamphile, est-il exact qu’il existe, à l’Académie, une droite et une gauche ?

— Il n’y a guère là qu’une apparence. La vérité est que, dans une compagnie qui se recrute par cooptation, il faut bien voter pour ou contre quelqu’un, et par conséquent former des groupes qui s’accordent chacun, un peu d’avance, sur le choix d’un candidat. Sinon le scrutin offrirait des résultats encore plus imprévus que ceux dont, parfois, s’étonne le public. Ce n’est que dans ce sens que l’on peut dire, parlant grossièrement, qu’il existe une droite et une gauche à l’Académie.

— Alors l’Académie ne fait pas de politique ?

— Certes non ! A quoi cela lui servirait-il ? Elle ne peut exercer, en cette matière, aucune action. Il faut se souvenir seulement que, depuis trois quarts de siècle, elle agit, ou prétend agir, à la manière d’un frein, comme je vous l’ai dit — ce qui tient un peu, sans doute, à l’âge moyen de ses membres, assez élevé, et à leurs origines sociales. C’est ainsi qu’elle tend ordinairement à l’opposition. Sous le second Empire, elle était libérale. Sous le régime actuel, elle est plutôt conservatrice.

« Je souhaiterais vous faire observer que, du temps du second Empire, son attitude prenait une certaine importance politique, du fait que les discours de ses membres étaient une des rares manifestations d’opinion qui parvinssent aux Français. Les délibérations mêmes du corps législatif n’étaient pas publiques. Mais aujourd’hui que tout le monde peut dire n’importe quoi à l’occasion de n’importe quoi et au sujet de n’importe qui, un discours académique demeure, dans tous les sens du terme, « académique », et voilà tout. A peine s’émeut-on légèrement quand un immortel qualifie le coup d’État du 2 décembre « d’opération de police un peu rude ».

« Pour en revenir aux élections à l’Académie, et à cette fameuse division en droite et en gauche, il est à noter que, dans les moments mêmes où les augures déclarent gravement que la majorité appartient à la droite, cela n’empêche jamais un candidat passant pour être « de gauche » d’être élu ; et réciproquement. C’est que les relations personnelles entre un candidat et ses électeurs, et aussi la prise en considération sérieuse de ses titres, jouent au bout du compte un plus grand rôle que cette prétendue division politique. Seulement…

— Seulement quoi ?

— Pamphile, avez-vous remarqué qu’il est souvent beaucoup plus aisé, surtout avec le scrutin uninominal, de prévoir le résultat d’une élection au suffrage universel que d’une élection au suffrage restreint — d’un député que d’un sénateur ? C’est que, plus le corps électoral est réduit, et plus les possibilités de combinaisons, plus les tractations, secrètes ou avouées, sont nombreuses. C’est ce qui se passe, malgré le secours de l’Esprit Saint, pour l’élection d’un pape. C’est ce qui arrive aussi quelquefois aux élections académiques pour certains fauteuils.