— Et cela est décevant pour la galerie !
— Rassurez-vous. Si le candidat battu est académisable, il aura bientôt sa revanche.
— Mais qu’est-ce qu’un candidat véritablement académisable ?
— Ah ! vous m’en demandez trop !… On est académisable pour des titres non littéraires, un rang distingué dans l’armée, la diplomatie, l’Église, la politique. On n’est pas académisable, même si l’on est un écrivain, un historien, un philosophe de valeur, sans une certaine « tenue » mondaine, ou tout au moins bourgeoise… Verlaine n’était pas académisable, et M. Jean Aicard l’était… Encore une fois l’Académie est un cercle : on ne doit pas donner à craindre par ses mœurs, ses fréquentations, son caractère, que l’on compromettra, aux yeux du vulgaire, la réputation du cercle.
— Vous venez de me dire que les fonctions d’homme politique rendent académisable. Le public s’en étonne.
— Il en fut toujours ainsi. C’est une vieille tradition. Il peut arriver seulement que, à de certains instants, il y ait trop d’hommes politiques à l’Académie. Mais c’est que celle-ci, comme tous les autres corps électoraux, est sujette à des engouements…
« Par ailleurs, il est des candidats non académisables qui sont malgré tout candidats. Il en est dont on s’amuse. Il en est aussi de charmants. Je veux, demain, que vous fassiez la connaissance de mon ami Covielle : il est candidat, par principe, à tous les fauteuils vacants.
— Il n’est jamais entré dans ma pensée, nous dit Covielle, même au cas où je devrais vivre plus longtemps qu’Arganthonius, roi de Gadar, lequel, au dire de Pline l’Ancien, vit briller l’aurore de sa cent quatre-vingtième année, que je serais véritablement un jour de l’Académie. Je me présente infatigablement : ce qui n’est pas du tout la même chose.
« Je me présente parce que j’ai fait une découverte. C’est que les membres de l’Académie Française sont les seuls humains, en France, chez lesquels on puisse pénétrer, sur simple lettre d’audience, sans avoir jamais eu l’honneur de leur avoir été présenté ! Quand on n’a pas de relations, ou bien uniquement, comme moi, des relations ennuyeuses, c’est un avantage inappréciable. Une tradition bienveillante, ancienne et généreuse, veut qu’ils ne puissent refuser d’accueillir aucun candidat. J’imagine pourtant que ces immortels sont aussi occupés que les ordinaires mortels ; tout le monde, de notre temps, a quelque chose à faire, les minutes sont comptées. Cependant je crois qu’il est sans exemple qu’un académicien ait jamais refusé le quart d’heure d’usage à n’importe quel candidat, même au candidat que je suis : cela est admirable et touchant.