« Il ne saurait y avoir façon plus agréable d’employer son temps. Il doit y avoir un art de recevoir les impétrants à l’Académie qui s’apprend peu à peu, et dont les principes se sont transmis, tendant à la perfection, pendant quatre cents ans. Aucun de ceux que j’ai vus ne m’a promis sa voix. Ils sont incapables d’une telle erreur de goût, dérisoire et grossière. Ils m’ont fait savoir, au contraire, qu’ils ne me l’accorderaient point. Mais avec quel souci des nuances, quelle courtoisie ! Depuis que je suis né, je n’avais entendu dire si grand bien de moi ; même il ne m’est jamais arrivé d’en penser autant.

« Je ne serai jamais de l’Académie. Je n’ai jamais nourri cette illusion. Mais j’en viens parfois à songer que c’est dommage : parce que, si j’en étais, une grâce particulière descendrait peut-être sur ma tête, qui me prêterait le talent d’inspirer un si subtil et délicat plaisir en vous disant « non ». Les femmes elles-mêmes ne le possèdent pas à ce point. Ajoutez à cela qu’après vous avoir parlé de vous, de façon si flatteuse, on vous parle quelquefois des autres — des autres candidats. On ne vous en dit jamais de mal : cela serait contraire aux principes. Mais on ne vous en dit pas de bien ; on y met une gentille malice. Et puis, cinq minutes encore, on vous parle d’autre chose, et l’on vous en parle d’une manière divine. J’ai trouvé là ce que j’ai souhaité toute ma vie, et ce qui, toute ma vie, m’avait manqué, une conversation.

« Je crois me souvenir que vous écrivez dans les journaux. Je vous supplie de ne point rapporter ces confidences : trop de gens après cela voudraient être candidats, et je répugne à imposer ce surcroît de charges à ceux dont je garde un si reconnaissant souvenir. Ce serait, vous l’estimerez sûrement comme moi, mal payer l’agrément si rare dont j’ai joui. Je préfère d’ailleurs, par pur égoïsme, garder pour moi ce secret délicieux, et en user.

« Car je veux être candidat à l’Académie jusqu’à ma mort. J’y suis fermement décidé ; cette vocation s’est révélée à mon esprit et à mon cœur. Réfléchissez qu’il y a toujours de trente à trente-cinq visites à faire, chaque fois — quatre cent vingt-cinq minutes de cette causerie d’où l’on sort rasséréné, avec l’impression qu’on est quelqu’un. Pour retomber dans la plate réalité, pour recommencer à se juger à sa mince valeur, il faut se retrouver avec des gens qui ne sont pas académiciens, tels que vous. Tandis que , même les regards, ô miracle, même les regards ne vous découragent point.

« Je vais vous avouer une chose : même si je pouvais être de l’Académie, je ne le voudrais pas, afin d’avoir l’occasion de me représenter. Et je compte recommencer toutes les fois que l’occasion s’en offrira. Ce sera désormais ma carrière. »

CHAPITRE XXI
OÙ L’ON VA…

Pamphile vient de publier son premier roman. Il est à cette heure le poulain, ou l’un des poulains, d’un éditeur actif ; il sait, à vingt-quatre ans, soigner ses intérêts d’écrivain avec une intelligence et un bonheur qui m’émerveillent, en me choquant un peu ; il collabore à quelques-unes de ces revues où les jeunes gens d’aujourd’hui s’appliquent à couvrir des apparences d’une intellectualité grave un lyrisme sous-jacent, peut-être plus amoral et individualiste encore que celui des générations précédentes — toutefois aristocratique et anti-démocratique. Enfin il s’efforce d’être de son temps. C’est bien naturel, je ne songe pas un instant à le lui reprocher.

J’ai lu son ouvrage avec curiosité, et aussi avec intérêt. Un intérêt véritable, je vous assure. D’abord ce n’est pas ça du tout que j’aurais écrit, je n’y aurais jamais pensé. C’est bien quelque chose. S’il faisait ce que j’ai fait, à quoi servirait-il qu’il eût pris la plume ? Son roman n’est nullement à mettre de côté, encore qu’il ne soit pas entièrement satisfaisant. Il est imparfaitement composé, il montre, à côté de trouvailles, d’expressions neuves et ingénieuses, des faiblesses singulières, une méconnaissance parfois inquiétante du génie de la langue. Il unit, dans un mauvais mariage, ainsi que l’a déjà marqué M. Robert Lejeune au sujet de quelques-uns de ses contemporains émules, « au style à images vives et incohérentes, très mauvais pour les yeux fatigués, le style en sauts de carpe, où des tronçons de phrases se tordent, se retournent, échantillons de toutes les inversions, ellipses, anacoluthes, possibles en français ».

Ce qui me paraît plus inquiétant encore, c’est qu’il emploie les mots à contresens, ou tout au moins de façon fort plate, parce qu’il ignore leur origine et leur histoire, qu’il ne connaît point l’art de leur rendre leur fraîcheur et leur jeunesse en les allant retremper à ces sources. Nous sommes en vérité à une époque où, en toute occurrence, la monnaie de papier, dont la valeur change à chaque instant, a remplacé l’étalon d’or.

Tout cela me gêne. Tout cela me donne le sentiment d’une chose qui n’est pas faite pour durer, d’une œuvre qui n’a pas le souci d’être un chef-d’œuvre, mais seulement un objet de consommation immédiate — le sentiment, enfin, de « la mode » remplaçant « l’art ». C’est fait pour cette année-ci, non pour l’éternité. Ça n’est pas en bronze ni en marbre, mais en soie légère.