Et pourtant c’est plein de qualités ! D’abord cela constitue, sur notre époque, un précieux document. C’est vu avec des yeux de sauvage qui parle comme il voit. Cela révèle des tas de choses que je n’aurais su ni discerner ni décrire avec mes vieux outils, ces outils d’un si bon métal, et dont la trempe a résisté aux siècles. C’est assez creux dans l’invention générale, et d’une construction lâche, mais si riche dans l’observation du détail, de « l’accident ». Et c’est l’accident qui fait la réalité. Et puis, c’est amusant ! Il n’y a pas à dire, c’est amusant ! Peut-être seulement comme la dernière création d’un grand couturier, non pas d’un grand sculpteur ni d’un grand peintre. Mais c’est toujours ça. Et j’y sens davantage la manifestation directe d’un tempérament, malgré l’insuffisance de la technique, peut-être même à cause de cette insuffisance comme chez beaucoup de peintres de nos jours.
Enfin, chose curieuse, les ouvrages mêmes de ceux qui s’affirment, avec le plus d’assurance, anti-romantiques, semblent bien souvent beaucoup plus anti-classiques qu’anti-romantiques. Je veux dire qu’on n’y rencontre guère le souci de la mesure et de la composition. Marcel Proust lui-même est un écrivain rare et remarquable. Mais si, comme on le voulait aux époques classiques — et du reste comme le voulaient encore les grands romantiques, — l’art consiste dans le choix, où est l’art, dans cette prose qui veut tout dire, et ne choisit rien ? Pourtant elle en a. Mais ce n’est pas celui-ci.
Autre caractère à signaler. Cette littérature de jeunes, singulièrement intelligente, manque singulièrement de jeunesse et d’ingénuité. Souvent d’humanité. Ce sont des qualités qu’on rencontre toutefois dans le Nono de Gaston Roupnel, dans la Nêne de Pérochon. Mais c’est justement peut-être parce que ces œuvres en manifestent qu’elles paraissent discutables, qu’elles n’ont pas, dans notre France contemporaine, la place qu’on leur accorderait ailleurs, en Angleterre par exemple. Le courant ne se dirige pas de ce côté.
C’est par cette recherche, excessive parfois, et comme « cocaïnique » de l’intelligence, et par ce défaut d’ingénuité, que les tendances de notre littérature contemporaine diffèrent en effet de celles de la littérature contemporaine anglo-saxonne ; et c’est, j’imagine, pour cette cause qu’elle a tant de peine, malgré tous ses efforts, à paraître une littérature « d’action ». Elle a parfois une propension malheureuse à confondre le roman d’action et le roman d’aventures.
Il serait assez facile de démontrer que c’est juste le contraire.
Mais, d’un point de vue tout extérieur, qui n’est point cependant sans signification, ces deux littératures, l’anglaise et la française, offrent de nos jours une apparence commune : l’abondance de la production.
Cela vient d’abord de ce que, dans les deux pays, la « demande » est très supérieure à ce qu’elle était il y a un demi-siècle. Beaucoup plus de personnes ont appris à lire, et lisent en effet. En même temps les classes qui ont, assez récemment, appris à lire, bénéficient de plus gros salaires et de plus de loisirs. Dans les deux pays ce progrès de l’instruction générale, et ces loisirs, sont le fruit du développement des institutions démocratiques. Il ne semble pas, en France du moins, que tous les écrivains en témoignent à celles-ci une égale gratitude.
Mais il n’y a pas que cet accroissement du nombre des lecteurs. Il y a aussi augmentation du nombre des auteurs.
Dans les pays anglo-saxons ceux-ci, depuis longtemps, ne se recrutaient pas uniquement dans la peu nombreuse aristocratie qui a passé par les établissements secondaires de Harrow, d’Eton, de Rugby ou de Windsor, par les grandes universités de Cambridge et d’Oxford ; ou aux États-Unis, dans les écoles analogues. Ils venaient d’un peu partout : témoin Kipling, Wells, Conrad, Jack London, Mark Twain et tant d’autres.
Notre belle langue écrite, depuis quatre siècles, est une plante de culture intensive, qui n’a pu croître que sur le terrain des études classiques, et, par suite, jusqu’à l’époque actuelle, à la faveur d’un enseignement secondaire fondé sur la connaissance plus ou moins approfondie — plutôt moins que plus — des langues anciennes. Cet enseignement n’était donné qu’aux enfants de la bourgeoisie. C’est lui qui formait presque tous nos écrivains. On compterait sur les doigts d’une seule main ceux qui, au XIXe siècle, et même au XXe siècle, ne sont point sortis d’un lycée, d’un collège — ou d’un séminaire. Tout cela, je l’ai déjà signalé au début de ce petit livre.