— Je ne vous en demande pas sur ce que je sais, mais ce que j’ignore…
— Et modeste, avec ça : c’est de l’intelligence !… Laissez-moi donc alors vous faire une observation. Vous m’avez dit : « Si j’écrivais un roman comme M. Paul Bourget, quel éditeur le prendrait ? » Mais n’importe lequel, et tout de suite ! Seulement il ne vaudrait probablement pas ceux de M. Bourget… Un bon roman implique une grosse somme d’expériences sociales ou individuelles, soit directes, soit indirectes. Un roman, c’est toujours le romancier réagissant contre lui-même ou contre la société. C’est pourquoi vouloir se mêler d’aborder ce genre difficile avant d’avoir vécu, revient à prétendre diriger un paquebot avant d’avoir vu la mer. Et l’on ignore même l’art d’associer et d’exprimer ses propres sentiments : il y faut du métier, comme en toutes choses.
« Donc, que ces façons de petits poèmes que vous m’apportez, et qui ne sont, selon vous-même, ni prose, ni vers — mais ça m’est égal ! — soient pour vous comme un exercice de piano, des arpèges ! On n’en saurait trop faire. Le poète a le droit d’être purement subjectif, il peut tout tirer de lui-même, il peut ne rien connaître de la vie réelle, quotidienne, des hommes et des femmes de son propre pays et de l’univers. Qu’il les voie à travers lui, c’est assez. J’oserai même dire que c’est désirable.
« Les petits poèmes que vous venez de me montrer, Pamphile, ne sont pas meilleurs, je me risque à vous le confier, que ceux que je pourrais composer, moi qui ne suis pas poète. Mais ils doivent servir à vous découvrir à vous-même, ce qui est indispensable.
« Et plus tard, plus tard, vous verrez à quoi peut s’appliquer le métier que vous aurez acquis… Au fait, avez-vous déjà, là-dessus, une idée ?
— Comment l’entendez-vous ?
— Vous voulez « écrire ». C’est une expression bien vague. Un historien est un écrivain, lui aussi. Toutefois, mettons l’histoire de côté, comme aussi la sociologie et la philosophie, et tout ce qui touche, de près ou de loin, à des sciences plus ou moins exactes. Mais un journaliste, Pamphile, est aussi un écrivain. Voulez-vous être un journaliste ?
— Eh ! monsieur, répliqua Pamphile, vous venez de le dire vous-même : c’est à la vie de me l’apprendre. Dans dix ans, je le saurai. Il y aura les modalités propres de mon talent, si j’en ai, il y aura mon plus ou moins de volonté, il y aura les circonstances. Laissez-moi le temps…
— Pamphile, j’ignore si vous aurez du talent, mais vous êtes un garçon raisonnable. »