Depuis que Pamphile s’est résolu d’embrasser la carrière des lettres, je distingue dans son apparence extérieure, et ses comportements, des changements appréciables. Il est mis avec moins de recherche, bien que toujours correctement. Sans les éviter tout à fait, il néglige la fréquentation de ceux de ses amis à qui la fortune permet de ne se livrer qu’aux plaisirs. Il accorde sa subvention à une revue littéraire entreprenante, nouvellement fondée, et qui d’ailleurs pratique savamment l’art de la publicité ; mais c’est en se faisant tirer l’oreille, en laissant attendre sa contribution : il affirme qu’il n’est pas en fonds, que c’est pour lui un sacrifice assez pénible. Enfin, étant parvenu à placer quelques « médaillons » dans une feuille quotidienne, qui n’est pas sans rémunérer, quoique modestement, ses collaborateurs, il ne manque pas chaque mois d’en aller toucher le prix, à peine suffisant pour payer sa provision de cigarettes pour la semaine.

Je m’en suis étonné :

« C’est, m’a-t-il confié, que je ne veux point passer pour un amateur.

— Pamphile, ai-je répondu, un tel souci marque votre prudence. Toutefois, peut-être celle-ci est-elle excessive ; je dois vous avouer que, parvenu au déclin de mes jours, je ne distingue pas encore fort bien ce que c’est qu’un amateur, que ce soit dans l’ordre des Lettres ou celui des Beaux-Arts.

— La belle malice ! Un amateur est celui qui n’a pas besoin de peindre, d’écrire ou de sculpter pour vivre !

— Vous allez bien vite. Il convient que je vous arrête : à ce compte, Marcel Proust, qui jouissait de fort confortables revenus, était un amateur. Pareillement l’est encore la comtesse Anna de Noailles. Et même, si vous voulez bien y réfléchir, M. Édouard Estaunié, élu par l’Académie française comme romancier, mais qui gagnait fort honorablement sa vie en qualité d’ingénieur des télégraphes… Je pourrais multiplier ces exemples. Permettez-moi pourtant de vous rappeler encore que Chateaubriand, un homme de lettres, n’est-ce pas ? le type au XIXe siècle, avec Alfred de Vigny, du grand gentilhomme en même temps grand écrivain, touchait du gouvernement de Sa Majesté Louis XVIII, quand il était ambassadeur à Londres, quelque chose comme trois ou quatre cent mille francs par an, beaucoup plus que ce que lui rapporta jamais le Génie du Christianisme.

— J’entends. En effet, la matière est délicate, et la distinction entre l’écrivain de profession et l’amateur plus difficile que je ne pensais… Il faudrait donc dire : « On ne sait pas très bien ce que c’est qu’un amateur. Est professionnel celui qui, quelles que soient les ressources qu’il tient d’héritage ou d’emploi, est plus connu comme artiste ou comme auteur que comme millionnaire, industriel ou ambassadeur. »

— Soit. Mais vous devez reconnaître avec moi que cette définition est assez vague. En somme, un bohème, Pamphile, un bohème bien misérable, sans talent par surcroît, ou n’écrivant avec talent que fort peu, par insouciance ou paresse, et vivant surtout de subsides bénévoles, mériterait tout aussi bien, selon ce que vous dites, d’être taxé d’amateur.

— Non pas ! Pour une raison qui me paraît évidente : qu’il ait du talent ou n’en ait pas ; qu’il produise, ne produise pas, ou fort peu ; que sa plume lui procure le pain quotidien ou en soit incapable, cela ne l’empêche pas de n’être qu’écrivain. Un ouvrier qui chôme, volontairement ou involontairement, n’en est pas moins un ouvrier, et n’est que cela.

— A moins qu’il n’ait d’autres cordes à son arc, et qu’on ne le condamne pour vagabondage spécial. Auquel cas il serait un ouvrier amateur : cela se voit…