— En effet, observa madame de Véromandes, que deviennent les autres hommes ?
— Madame, fit Partonneau, tout est comme en France, ne vous en souciez point : une femme a plusieurs hommes, et les hommes sans emploi se font moines !… Cette coutume n’a pas manqué d’être favorisée par la Chine, suzeraine du pays, et antimilitariste : une femme qui possède plusieurs hommes les juge tous indispensables à son bonheur, et n’en veut pas faire des soldats. Quant aux moines ils sont naturellement exempts de porter les armes : combinaison de tout repos pour assurer la paix ! Si nos pacifistes avaient la moindre prévoyance ils devraient d’abord établir en France ces deux institutions qui s’appuient et se complètent : le cléricalisme et la polyandrie.
La conversation prenait un tour scabreux. J’en frémissais. Fort heureusement, comme elle était à M. Mouvenot de nul intérêt, il interrogea :
— Et l’administration, monsieur, le gouvernement de ce pays-là ? Ils doivent être fort vénaux, comme partout en Orient ?
M. Mouvenot en savait quelque chose. A l’aurore de sa grande fortune, alors qu’il opérait en Turquie, il acquit l’art de distribuer les bakchichs avec fruit et discernement ; et plus tard, en Occident, cet art n’a pas manqué non plus de lui être utile. Même l’importance des services qu’il a ainsi rendus le défend seule contre la malveillance de ceux qui le voudraient accuser de corruption.
— Il est vrai, fit ingénument Partonneau, il est vrai ! Dans ce pays, nul fonctionnaire civil, militaire, ou même religieux, n’accorde rien à personne qu’en échange d’un petit avantage personnel… Mais après tout, le pot-de-vin, monsieur, le pot-de-vin n’est pas incompatible avec un haut état de civilisation !
Je crus que la foudre était tombée. Je rougis, je pâlis. J’avais tort. Le visage de M. Mouvenot, du contraire, s’illumina. Il était enchanté, il acquérait de vives lueurs de philosophie sociale ; de quoi, auparavant, il ne s’était jamais soucié.
— Vous aviez raison, me dit-il à demi-voix, votre ami est un homme de génie ! Croyez-vous qu’il entrerait dans les affaires ? Avec sa notoriété…
Partonneau, malgré cette invitation, n’entra pas dans les affaires. Mais j’en vins à me persuader qu’il ne tenait qu’à lui de trouver dans les entours de madame de Véromandes une amie élégante, même spirituelle, en tout cas sachant, à coup sûr, unir quelque délicatesse à une intéressante et suffisante sensualité. Enfin quelque chose de nouveau pour lui ; et de l’exploration encore, sur quoi j’eusse goûté ses aperçus, qui manquent rarement, on le sait, d’originalité.