De si notables et diverses découvertes avaient valu à Partonneau quelque notoriété. Il devint d’abord populaire ; son portrait figura dans les périodiques et les quotidiens. Ce qui compte davantage, il fut un homme à la mode. Les salons se le disputèrent ; il connut cette gloire suprême : des dames fort distinguées envoyèrent à leurs amis des cartes les invitant à venir prendre le thé chez elles, avec cette note, soigneusement soulignée : « Pour rencontrer M. Partonneau. »

Je crois me souvenir de l’avoir dit, au début de l’étude que je consacre à la vie de cet homme singulier et admirable : Partonneau, dans les séjours qu’il avait faits à Paris, au cours de sa longue et très aventureuse carrière, n’avait jamais fréquenté que le café Mahieu. Cet homme qui semble tout savoir ignore le bridge ; il ne connaît que la manille. Une fois en France, il se retrouvait ce qu’il y avait été avant de la quitter pour la première fois, un étudiant, même un étudiant pauvre, aux joies faciles ; que dis-je, élémentaires. Il ne sait rien de ce qu’on est convenu d’appeler « le monde », de ses usages, du ton de conversation qu’il y faut prendre. Cela m’inquiéta pour lui. D’autre part, j’étais son ami, je m’enorgueillissais de sa réputation, j’eusse été peiné qu’il repoussât de si flatteuses attentions. A cet égard, je fus bientôt rassuré.

— J’irai, fit-il, considérant d’un air paisible la première de ces invitations, que je ne lui présentais qu’avec timidité.

Et comme je le regardais, un peu étonné d’une décision si aisée, si rapide :

— … C’est de l’exploration !

J’avoue que ce mot me fit trembler. Je le voyais entrant avec un théodolite chez Madame de Véromandes, ou appliquant un compas à branches courbes sur la face de M. Mouvenot, le grand homme d’affaires, à l’égard de qui cette personne passe pour avoir des bontés, afin de prendre sa mensuration crânienne ; ou bien encore faisant un petit cadeau à M. l’abbé Chudier, qui fréquente aussi la maison, pour l’inciter à lui céder une pièce archéologique intéressante de son église, par les mêmes procédés dont il usa pour séduire les bonzes des lamaseries, et emporter leurs plus précieux bouddhas.

Il ne fit rien de tout cela, par la bonne raison que c’est à peine, d’abord, s’il ouvrit la bouche, sauf pour les expressions de courtoisie les plus vagues et les plus générales. Il avait l’air, pour moi qui le connaissais bien, de songer : « Qu’est-ce que ces indigènes vont me demander de payer pour entrer dans leur pays ? »

— Monsieur, lui demanda à la fin madame de Véromandes, avec une aimable impatience, parlez-nous un peu des femmes du Thibet.

— Ce sont, madame, des personnes fort heureuses : car elles ont généralement trois ou quatre époux légitimes en même temps, ce qui me paraît suffire. Tous les frères d’une famille sont ordinairement maris d’une même femme.

Madame de Véromandes manifesta, malgré sa politesse, quelque incrédulité. Mais M. l’abbé Chudier voulut bien lui jurer que les Annales de la Propagation de la Foi confirment les dires de l’explorateur. Il ajouta que cette coutume ne lui paraissait pas irréprochable.