M. le Résident Général ne manqua pas d’être flatté de l’adhésion, à ses principes, d’un personnage qui passait pour pousser fort loin, d’ordinaire, l’esprit d’indépendance : Partonneau bénéficia, avant son tour, d’un avancement de classe. Ce ne fut pas tout : M. le Résident Général, dans une de ses tournées, s’étant arrêté chez lui, trouva des paroles presque attendries pour le féliciter d’une si noble obéissance, si rapide, et qui pourtant lui avait dû coûter. Partonneau se contenta de s’incliner en souriant. Au même instant, parurent deux jeunes personnes, qui entrèrent par deux portes opposées, ne se regardèrent point, mais lui posèrent fort tendrement la main, chacune de son côté, sur une épaule.

— Madame Ti-Haï ! fit Partonneau, les présentant, du village des Trois-Lacs, madame Thi-Ba, du village des Grandes-Rizières…

— Et quel rôle, monsieur, jouent ici ces dames ? demanda M. le Résident Général, glacial.

— Madame Ti-Haï est ma première épouse, madame Thi-Ba, la seconde.

— Est-ce là, fit M. le Résident Général, l’engagement que vous aviez pris ? En vérité, monsieur !…

Il ne cachait pas se trouver fort offensé. Partonneau répliqua :

— J’ai porté honnêtement à votre connaissance que je n’avais plus d’épouse indigène. Rien de plus rigoureusement et grammaticalement exact, puisque j’en ai deux, ce qui fait un pluriel… J’ai considéré, monsieur le Résident Général, qu’il avait été fort sage de m’interdire la monogamie. Faisant mon examen de conscience, j’ai reconnu qu’en effet l’influence d’une épouse menaçait de m’être funeste, et que, selon vos propres paroles, je risquais de m’abandonner à sa seule influence, de ne voir que par ses yeux. J’en ai donc pris une seconde. Thi-Ba est du village des Grandes-Rizières, lequel, depuis l’aurore des temps historiques, abomine le village des Trois-Lacs, dont Ti-Haï est sortie. Toutes deux, par surcroît, se jalousent, et s’entendent comme chien et chat. Il n’est pas une petite malice, une petite tentative de prévarication par séduction, de la part de Ti-Haï, que Thi-Ba ne s’empresse de signaler. Et Ti-Haï fait de même à l’égard de Thi-Ba. Elles sont devenues ma police ; en se dénonçant réciproquement, elles dénoncent tous ceux qui s’adressent à elles. Sans vous, monsieur le Résident Général, je n’eusse jamais découvert cet admirable moyen de gouvernement.

Ce haut fonctionnaire, ayant réfléchi, jugea qu’il y avait du bon dans la politique conjugale et extra-conjugale de Partonneau. C’est lui qui m’a conté l’histoire.

DANS LE MONDE

L’avant-dernière fois que Partonneau revint à Paris, il était au comble de la gloire. Dédaignant, pour quitter la colonie du Juste-Milieu-Asiatique, de faire comme tout le monde, et de s’embarquer sur un confortable paquebot, et tournant le dos à l’océan Indien, il s’en était revenu par le Thibet. Tout seul ! Et, seul de tous les Européens depuis le voyage des missionnaires Huc et Gabet, c’est-à-dire depuis plus de trois quarts de siècle, il avait réussi là où Dutreuil de Rhins a si cruellement échoué : il avait pénétré dans la mystérieuse Lha-Ssa ; il s’était entretenu avec le Dalaï-Lama, Bouddha vivant des Thibétains, beaucoup plus familièrement que je n’arriverai jamais à le faire avec M. Ramsay Macdonald ; il avait visité, je ne sais où, des grottes-bibliothèques où dorment depuis trente siècles des manuscrits rédigés dans des langues que nul ne parle plus, pas même les perroquets ; il n’avait tué personne, on n’avait pas même essayé de l’assassiner ; pourtant, il avait tout vu, tout entendu sur son passage ; il avait été géographe, géologue, philologue, botaniste, et rapportait par surcroît une collection d’argols unique au monde. Les argols, il faut le faire connaître à ceux qui pourraient l’ignorer, sont le seul combustible connu sur les hauts plateaux thibétains, où ne sauraient croître même ces saules, pas plus hauts que des géraniums, qu’on rencontre encore jusque dans les régions arctiques ; ce sont des bouses de ruminants, tout bonnement, mais parvenues à un parfait état de siccité. Il y a celles du chameau, pour lesquelles Partonneau professe de l’estime : il paraît qu’elles valent, pour faire griller une côtelette, le meilleur bois de hêtre. Il y a celles des vaches, pour lesquelles il témoigne un profond mépris. Il y a enfin les petites boules rondes que laissent sur leurs pas les chèvres et les moutons, et dont il est enthousiaste : il démontra, devant un aréopage de savants et de métallurgistes, qu’elles dégagent une chaleur susceptible de fondre même l’acier. Un journal publia cette expérience avec cette manchette : « La crise du charbon conjurée ! »