— Tu conçois, m’expliqua Partonneau, qu’il est parfaitement inutile qu’elle reste au-dessus quand je n’ai plus besoin d’elle. Je l’appelle quand je veux… et puis elle rentre.

Ti-Haï, comme lui, semblait juger que rien n’était plus légitime, ni plus simple.


Quelque temps plus tard, une légitime émotion agita, jusqu’à le déchirer, le corps des administrateurs, ou du moins la grande majorité d’entre eux, dans notre colonie du Juste-Milieu-Asiatique : un nouveau Résident Général, dans sa sollicitude, avait bien voulu se préoccuper d’amender leurs mœurs.

Il en était résulté une circulaire confidentielle, mais pressante, et même rédigée en termes impérieux : MM. les administrateurs étaient invités à répudier, dans le plus court délai, les petites épouses indigènes qui, jusqu’à ce jour, embellissaient leur solitude. La circulaire admettait que ce sacrifice pourrait, dans certains cas, leur paraître douloureux ; elle représentait qu’il était indispensable : ces unions plus ou moins morganatiques sont de nature à déconsidérer nos agents aux yeux des fonctionnaires britanniques de la colonie voisine qui parfois viennent visiter notre possession ; par surcroît, les preuves qu’elles ne sont point sans inconvénients politiques ne sont que trop nombreuses : Combien de chefs de cercle n’en sont-ils pas arrivés à ne voir que par les yeux de leurs « congaïes », adoptant leurs préjugés, leurs sympathies ou leurs antipathies, favorisant leur famille et leur village au détriment des intérêts généraux des indigènes, et de la simple justice même ? Combien de ces congaïes n’abusent-elles de leur influence pour faire rendre, à condition d’y trouver leur avantage, des arrêts qui compromettent le bon renom de l’administration française ? Et n’en peut-on citer aussi qui vont jusqu’à trahir à la fois leur époux européen et le gouvernement dont il est le délégué ?

Ceux des administrateurs que touchait la circulaire — ils étaient nombreux — tinrent des espèces de congrès secrets qui ne furent guère que d’inutiles parlotes. Les uns prétendaient se révolter ouvertement. D’autres en appeler à la presse parisienne ; d’autres encore proposaient qu’au moins l’on adressât à M. le Résident Général une lettre collective de protestation, suggérant qu’une mesure si draconienne, prise, en apparence, au nom de la morale, était susceptible d’entraîner des écarts bien plus déplorables, de nature à faire périr les deux sexes, chacun de son côté. On comptait beaucoup, pour cette insurrection, sur le célèbre Partonneau, on attendait de sa part une énergique défense : on connaissait son scepticisme, ses habitudes de franc-parler ; on savait aussi quels liens l’attachaient, depuis plusieurs années, à l’aimable Ti-Haï.

Ti-Haï n’avait été appelée par lui aux honneurs d’un concubinat quasi officiel qu’après de scrupuleuses enquêtes et un achat en forme à ses parents des Trois-Lacs : il s’agissait, en somme, d’un mariage parfaitement régulier, selon la coutume indigène. Cette aimable enfant était arrivée chez Partonneau entièrement couverte de bouse de vache, et Partonneau, au courant des usages, s’était bien gardé de lui faire enlever sur l’heure cette carapace, à laquelle seules ont droit les filles parfaitement vertueuses, notoirement vierges, et qui ont l’intention d’accomplir avec rigueur tous leurs devoirs d’épouses ; il avait attendu qu’elle séchât. A cette heure, Ti-Haï possédait trois colliers, l’un de perles d’or, l’autre de perles d’ambre, le dernier de corail, dons de son seigneur et maître, preuve ostentatoire et somptueuse de condescendances de sa part exceptionnelles. Même elle avait un pousse-pousse pour courir le marché et les magasins, comme la femme de première classe d’un mandarin ; enfin, à l’abondance et à la richesse de ses toilettes, au nombre de ses kai-aos de soie, il ne semblait pas impossible qu’elle reçût des cadeaux qui tous ne venaient point de Partonneau, mais de ses administrés, justement soucieux de se ménager les faveurs d’une si grande dame, et si influente.

A la grande surprise de ses collègues, Partonneau leur opposa la fin de non-recevoir la plus catégorique.

— Les journaux de Paris, leur dit-il, se ficheront de vous ! Ils se ficheront de vous parce que c’est trop drôle : les administrateurs du Juste-Milieu-Asiatique réduits à la situation et aux obsessions des citoyens d’Athènes dans Lysistrata ! On se moquera de vous, sans que nulle pitié se mêle à cet ébaudissement. Quant au Résident Général, oui, je vais lui écrire, au Résident Général, mais ce sera pour lui dire qu’il a raison, cent fois raison, que nous ne pouvons qu’être désagréablement roulés par nos congaïes, qu’il se peut bien même que j’aie été roulé par la mienne et que je m’empresse d’accéder à son juste désir.

Il fut traité de lâcheur, voire de lâche. On alla jusqu’à murmurer, derrière son dos, que l’illustre Partonneau vieillissait, qu’il n’était plus digne de sa réputation, qu’il sacrifiait ses affections, ainsi que les légitimes plaisirs de ses collègues, au désir d’être bien en cour, au soin de son avancement. L’ayant appris, il répondit seulement qu’il était en effet, très probablement, un héros dans le genre de Titus, lequel, pour garder l’Empire, avait sacrifié Bérénice aux exigences du Sénat romain ; et l’on vit la pauvre Ti-Haï quitter la maison de Partonneau. Cela ne prouvait rien ; les cœurs n’ont pas besoin, pour palpiter à l’unisson, de battre sous le même toit : mais elle était souvent en larmes, et perpétuellement, en plus, de la pire humeur. Alors, nul ne douta plus de la sincérité de Partonneau.