Il ne me connaissait pas, mais on me l’avait montré, on me l’avait nommé. Je le savais célèbre par une exploration dangereuse en Mongolie, puis une autre à Madagascar. Il y a près de trente ans de tout cela, et, à cette époque, Madagascar, qui n’était pas encore français, demeurait, malgré les beaux et longs voyages de Grandidier, à peu près terra incognita pour un ignorant et un Français de la petite France tel que je l’étais alors. Ce grand diable long et brun, aux traits vigoureusement sculptés, ironiques — imaginez une espèce de Barrès qui aurait des muscles — m’inspirait la qualité d’admiration un peu puérile qu’on éprouve pour les gens dont on ne sait pas « comment ils ont fait ». … Voici qu’il venait de m’apparaître sous les traits d’un joueur, sinon professionnel, du moins d’habitude : un homme qui avait traversé toute l’Asie centrale, et Madagascar en diagonale, administré l’Afrique, spécialiste en géologie exotique, et qui avait reçu pour ça la croix d’officier de la Légion d’honneur et la grande médaille d’or de la Société de Géographie ! Ce n’était pas les mœurs que mon ingénuité attribuait à un savant, même explorateur : je n’y comprenais plus rien.

A cette époque reculée, l’automobile n’était pas inventée ; on se trouvait encore aux beaux jours de la bicyclette. Tout le monde « en faisait », c’était plus qu’une mode : une rage, une folie. Partonneau m’invita à une promenade à bicyclette en montagne « pour s’entraîner aux côtes ». J’acceptai bien volontiers.

Nous partîmes de bon matin. Je n’osais faire allusion à cette assiduité de mon compagnon, qui m’étonnait, aux tables de jeu du casino. Mais comme on ralentissait à cause de la route dont la pente monte assez rudement, je le félicitai poliment de sa grande médaille d’or. Il haussa les épaules, et répondit :

— Les sociétés de géographie, les sociétés de géographie !…

Il soufflait assez péniblement. Enfin, il m’envoya d’un trait, dans la figure :

— Les sociétés de géographie sont composées de sédentaires qui se réunissent pour encourager les instincts migrateurs de leurs compatriotes !

Je vous cite cette phrase afin de vous donner quelque idée des formules définitives, mais scandaleuses, qui caractérisent la conversation de Partonneau… Mais quand nous parvînmes au sommet de la côte, me retournant vers lui, qui était resté un peu en arrière, je faillis crier d’angoisse, d’horreur, de terreur : ce n’était plus là le Partonneau que je connaissais, mais un autre — ou plutôt il y avait deux Partonneau, de même que Janus a deux faces. Le profil de droite était resté tel que ma mémoire l’avait enregistré ; le profil de gauche apparaissait hideux et formidable ; la bouche et l’œil, contractés, crispés, remontant vers les tempes dans un rictus effrayant — d’autant plus effrayant qu’il était immobile, comme sculpté, pour l’éternité, dans une pierre inerte !

— Bon Dieu ! criai-je, que vous est-il arrivé !

Il me répondit, avec la partie de ses lèvres qui vivait encore, et d’un ton tout uni :

— Paralysie faciale… Vous inquiétez pas… Résultat du paludisme : un peu forcé l’allure, alors fabriqué des toxines, et toxines amené paralysie… Ordinaire, très ordinaire !… Parlez pas de ça : idiot ! Passera après déjeuner.