Et je ne lui parlai plus « de ça », puisqu’il le défendait. Vers le soir, au retour, il me proposa de nous baigner dans l’Allier. Il se déshabilla. Je vis, dans sa nudité magnifique, son corps d’athlète, maigre et musculeux. Mais dès qu’il me tourna les épaules pour descendre dans l’eau tumultueuse du torrent, voici qu’un nouveau cri de stupeur et presque d’épouvante m’échappa : rouge, presque sanguinolente encore, toute gonflée par l’effort de réparation des tissus, une cicatrice affreuse partait du milieu de sa cuisse gauche, puis se séparait en deux branches, l’une allant rejoindre son sexe, l’autre filant, filant, autour de la cuisse…
— Tiens, fit-il, je n’y pensais plus… C’est le bœuf sauvage…
— Le bœuf sauvage ?…
— Oui. Dans l’ouest de Madagascar. Les Sakalaves sont venus me dire qu’il y avait un bœuf sauvage qui venait rendre visite un peu trop souvent à leurs vaches domestiques, et que ça les embêtait, parce que les vaches faisaient ensuite des veaux un peu trop sauvages. Alors j’ai pris mon fusil, je suis allé voir. J’ai rencontré la brute près d’un champ de cannes à sucre. Je lui ai envoyé une balle, à cent mètres, et j’ai cru l’avoir ratée ; elle est entrée dans le champ de cannes, comme si de rien n’était, je l’ai suivie, comme un imbécile : mais je ne voyais rien, dans ces grandes tiges. L’animal a foncé sur moi. Voilà…
— C’est tout ?
— Oui, tout… Ah ! non… Le bœuf est allé crever à dix mètres. Je l’avais eu tout de même, vous savez… Il a été versé à l’ordinaire de mes miliciens : il pesait bien dans les sept cents. Ça faisait de la viande !
— Mais vous, vous ?
— Ah ! moi aussi, je faisais de la viande, comme vous voyez. L’hôpital le plus proche était à Mévatanane, à 170 kilomètres de l’endroit où ça s’est passé. On m’a mis sur une civière, on m’y a porté. Mais les mouches ont pondu dans cette viande, elle s’est mise à grouiller de vers, figurez-vous ! Très curieux à regarder, mais gênant pour l’odeur… A l’hôpital de Mévatanane il n’y avait qu’un médecin, sans nez.
— Sans nez ?
— Sans nez. Conséquence d’un ancien coup de pied de Vénus, je suppose. Il n’aime pas montrer sa figure aux gens, et c’est pour ça qu’il avait choisi Mévatanane pour exercer son art : il n’y avait jamais personne, à cette époque. Il a regardé ma cuisse, et il a dit :