Quelques jours après qu’il m’eut montré, sur les bords d’un gave pyrénéen, les épouvantables marques laissées sur sa chair, en un endroit assez délicat, par son combat contre un bœuf sauvage, nous revînmes ensemble à Paris. Il me semblait que je ne pourrais plus jamais quitter cet homme admirable et déconcertant ; je l’écoutais avec religion, j’enregistrais ses paroles, je ne souhaitais rien, sinon devenir humblement l’Eckermann de cette espèce de Gœthe colonial, je me sentais pour lui l’âme d’un disciple modeste, enthousiaste, fidèle : et il est bien vrai que je lui dois beaucoup. Il n’était mon aîné que d’un lustre à peine ; mais je me trouvais à l’âge ductile où l’on cherche sans orgueil sa personnalité à travers des personnalités plus fortes, ardent à s’offrir tout entier pour recevoir leur empreinte. En un mot, je l’aimais. J’ignore, même aujourd’hui, s’il daigna, de longtemps, m’en savoir gré. Cela ne vint que plus tard. Je me trouvais là, je le comprenais ou essayais de le comprendre ; il pensait devant moi, paisiblement il m’annexait, comme il eût fait, au cours d’une exploration, d’un indigène paraissant raisonnablement honnête et bien disposé pour le blanc. Bientôt il me tutoya. Je lui eus, de cette familiarité, une reconnaissance infinie ; il me fallut quelque temps pour oser la lui rendre.
Il semblait d’une égalité d’humeur, d’une patience comme ascétiques. Cela, de sa part, était raisonné, volontaire. Il m’avoua certain jour nourrir un profond dédain pour les explorateurs qui se font tuer :
« Cela prouve seulement, me dit-il, qu’ils ne connaissent pas la philosophie du métier, qui n’est rien autre que celle du ver de terre. Le ver de terre est aveugle. Quand, dans ses reptations souterraines, il rencontre une racine, un caillou, n’importe quoi qui l’empêche d’aller tout droit, il ne s’obstine pas. Il pousse sa pauvre tête pointue à droite et à gauche, jusqu’à ce qu’il ait trouvé un terrain qui cède à ses sollicitations. C’est comme ça qu’il faut faire. Si, sur son chemin, on rencontre un personnage mal luné qui vous dit : « On ne passe pas ! » il faut attendre quelques jours. Et s’il ne change pas d’avis, passer ailleurs… S’il faut savoir frapper, quelquefois ? Évidemment ! Mais alors, dur ! Et par conséquent, si l’on est certain, absolument certain, d’être le plus fort. La morale, la vraie morale, consiste à ne jamais faire la guerre qu’à plus faible que soi : de même qu’il est sage de ne donner de gifles qu’aux enfants. C’est une morale immorale, mais c’est la bonne. »
Ce fut un incident fort banal, et ridicule, qui me montra que cette égalité d’humeur, cette patience étaient simulées, et ce qu’elles cachaient de violence… Il pleuvait. Partonneau qui ne portait d’ordinaire rien dans les mains, pas même une canne, entra dans un magasin et fit l’emplette d’un parapluie. Telle était son habitude : l’averse passée, il oubliait le parapluie n’importe où.
Nous suivions les quais. Il s’agissait de retourner sur la rive gauche. Un peu avant le Pont-Neuf nous aperçûmes, assez loin encore, l’omnibus de Ménilmontant. A cette époque, perdue à cette heure dans le recul de la légende, il n’y avait pas encore d’autobus : rien que de grandes caisses roulantes, avec une impériale, et traînées par trois chevaux. Il faut faire maintenant un effort de mémoire pour se rappeler combien la physionomie de Paris a pu changer en moins de quinze ans… Partonneau prit sa course pour rattraper cet omnibus, en refermant son parapluie. Je le suivis, avec plus de lenteur.
… Au moment où il allait atteindre la voiture, un autre piéton le rejoignit. C’était, selon l’apparence, un bourgeois assez cossu, un monsieur qui, certes, se fût offert un fiacre, s’il en eût passé sur ce quai assez déshérité, pour éviter l’averse. Partonneau allongeait déjà la main pour saisir le garde-fou, la jambe pour s’établir sur le marchepied… le monsieur cossu le bouscula, et prit sa place.
Alors, je vis, spectacle inattendu et scandaleux, Partonneau l’empoigner vigoureusement au collet, le tirer en arrière, et lui envoyer à travers la figure un magnifique revers de son riflard. Le coup porta si bien que le chapeau tomba et que le monsieur fit un écart en arrière.
Comme j’arrivais, tout essoufflé, me remémorant, au pas de charge, ces vers d’un illustre poète, à peine modifiés, il s’avéra que le monsieur cossu était aussi un monsieur combatif. Lui-même avait un parapluie : je tombais en pleine séance d’escrime.
Pendant ce temps l’omnibus s’était éloigné, mais ralentissait pour gravir le dos d’âne du Pont-Neuf. Je criai à Partonneau :
— Qu’est-ce qui te prend ? tu es fou ?