— Mon cher ami, répondit-il sans honte, c’est que je me suis jugé trop parfaitement idiot… J’ai préféré que ce fût toi… Quand cet imbécile m’a bousculé, je n’ai plus songé que je me trouvais à Paris. J’ai réagi comme en présence d’un noir ou d’un jaune qui ose attenter à la majesté du blanc, ce qui exige le coup de cravache. Je n’avais pas de cravache, j’ai pris mon parapluie. C’est stupide ! stupide ! Bon Dieu ! il faut que je m’en aille, ou bien que je m’adapte. Toutes réflexions faites, je crois que j’aime mieux m’en aller… Mais ne crains rien : tu n’entendras plus jamais parler du bonhomme.
— Je le pense, répliquai-je : il est parti bien vite… Mais pourquoi, je ne m’explique pas pourquoi ? Il ne me connaît pas ; d’ailleurs, je me sers d’une épée comme d’une fourchette, et à dix mètres, je ne mettrais pas une balle de pistolet dans une porte cochère.
— Mon cher, me révéla Partonneau, c’est bien simple. Au-dessous de ton nom et de ton adresse, j’avais écrit seulement ceci : maître d’armes.
Du reste, humilié, déconcerté dans mon admiration, il m’arrivait de le trouver radicalement absurde. Il ne s’intéressait à rien absolument, à Paris et en France. Il professait sur toutes choses — j’entends les choses qui, à ce moment, affolaient la plupart des Parisiens — que les jugements les plus courts et les plus médiocres. On aurait juré qu’il le faisait exprès : il ne le faisait pas exprès ! Parmi ces jugements, quelques-uns approchaient de l’humour. Il ne s’en doutait pas : il les exprimait tout à fait sérieusement. C’est ainsi qu’une fois, alors qu’on était tout près d’une période d’élections générales, et qu’il était à craindre que les décisions du peuple, réuni dans ses comices, ne fussent hostiles au régime que nous possédons, il demanda, étonné : « pourquoi les ministres ne faisaient-ils pas « amarrer » quelques notables ? » Il estimait légitime, quand le gouvernement est obligé de procéder à une élection, que celui-ci commence par jeter dans la canha-fa, entendez sur la paille humide des cachots, un certain nombre de citoyens, afin d’inspirer aux autres des réflexions salutaires sur l’irrésistible pouvoir de l’Autorité. « Amarrer » les notables lui paraissait donc la première mesure à prendre, toutes les fois que se présente un événement désagréable. Si c’est une grève, les présidents et les secrétaires du syndicat de la corporation en grève ; mais si c’est un accident de chemin de fer, le président, les administrateurs et les ingénieurs de la Compagnie : les têtes, enfin, toujours les têtes !
« J’ai remarqué, expliquait-il, qu’ici, vous ne fichez jamais dedans que les nhaquoués, autrement dit les pédezouilles. L’expérience nous a enseigné, aux colonies, qu’il ne sert de rien d’amarrer les pédezouilles : ils sont, en quelque sorte, payés pour ça par ceux qui les mènent, et encore « payés » est une exagération. En réalité, ils sont tenus d’acquitter les bêtises que font leurs maîtres, soit sous forme d’amendes, soit en allant au violon. Ils en ont l’habitude, et cela n’empêche rien. La vérité est qu’on n’obtient le bon ordre, et une saine administration, qu’en tapant sur le mandarin, quitte à lui accorder, entre temps, les plus grands honneurs, afin de lui assurer le respect du peuple. »
Tout cela était tellement extraordinaire et à proprement parler, hors de raison, qu’il n’y avait rien à lui répondre, sinon que « ça ne pouvait pas se faire comme ça », et à changer de conversation. Lui-même s’en rendait compte, car il était dans ses principes de commencer par étudier « l’indigène » : et il constatait, sans songer à s’en froisser, que pour le moment, il ne comprenait pas l’indigène parisien, et que celui-ci le lui rendait ; mais il ne l’accusait pas d’avoir tort.
« Il a fallu, m’expliqua-t-il un jour, que je prisse mes dispositions pour vivre dans des pays où, à première vue, il n’y a pas moyen de vivre, et ne pas m’y embêter alors qu’on n’y distingue que des motifs de s’embêter jusqu’à la mort : car, moi aussi, il fut une époque où je fus Français, et même Parisien. La plupart des coloniaux ne parviennent à cet état indispensable d’abrutissement et d’heureuse ataraxie qu’inconsciemment, sous l’influence du climat, du milieu et des circonstances. C’est ce qu’ils appellent « avoir pris la couche ». Et ils savent, par expérience, que tant qu’ils n’ont pas pris la couche, ils souffrent de ce mal horrible qui s’appelle la nostalgie, ils trouvent que tout va de travers, ils sont mécontents de tout ; ils ne sont bons qu’à se laisser claquer ou rembarquer. Moi, j’ai pris la couche volontairement. J’ai étudié les moyens de l’étendre sur moi, d’en pénétrer mes pores, de m’en faire une cuirasse. Mais c’est une cuirasse qui tient à la chair : on ne s’en débarrasse pas comme on veut ; il y faut même plusieurs années. »
La curiosité me vint d’analyser de quels éléments cette « couche » se composait. Je constatai assez aisément que le premier était, de la part de mon ami, et sans doute de tous ceux qui ont partagé son genre d’existence, une insouciance profonde et sincère à l’égard de toutes les classes de la société qui n’étaient pas « sa classe ». En d’autres termes, l’esprit de corps. Nous le connaissons, chez nous, par les militaires et aussi par les magistrats, qui en sont profondément imbus, mais encore nos militaires et nos magistrats de France sont-ils obligés de fréquenter des personnes qui ne sont ni militaires ni magistrats : les nécessités de la vie contemporaine les y contraignent. Partonneau, bien au contraire, vivait depuis plus de vingt ans dans des pays exceptionnels où il n’avait rencontré que trois catégories d’humains, pratiquement réduites à deux : l’indigène, matière de sa profession, et qu’il ne considérait que professionnellement, un peu comme le médecin les malades, ou plutôt, comme le prêtre les laïcs ; et puis les Européens, les blancs ; et ces blancs répartis en deux subdivisions : les administrateurs coloniaux, la seule importante, et les autres.
De là chez lui, d’ailleurs, un magnifique, un émouvant mépris de l’argent. Chez nous, depuis plus d’un siècle, c’est l’argent qui donne le rang ; si nous avons encore une aristocratie, ce n’est plus qu’une ploutocratie. Pour Partonneau, l’argent était une chose due à son grade, à sa fonction, et qui n’avait en soi qu’une importance tout à fait secondaire, d’autant plus que, « à la colonie », maison, train de maison, automobile, enfin presque toutes les nécessités ou les agréments de l’existence, lui arrivaient en surcroît de son traitement. Ainsi l’argent, pour lui, n’était pour ainsi dire que le superflu ; quelque chose comme la « semaine » qu’on donne aux collégiens ; il le dilapidait comme un aristocrate des temps passés, peut-être même avec plus d’affectation. Quand, à Paris même, il avait touché son traitement, en billets de banque, il ne daignait pas plier ces billets dans un portefeuille. Il les froissait négligemment, en forme de boule, qu’il jetait dans la poche de son pantalon, et, pour payer quoi que ce soit, se contentait d’effeuiller la boule.