— Tu verras ! répondit Partonneau brièvement.
Me passant le volant, il s’occupa d’allumer sa pipe avec une allumette-tison. Puis il reprit la direction de la voiture. Je la lui cédai sans enthousiasme. Partonneau a gardé de ses randonnées exotiques l’opinion qu’une auto doit passer partout. Il avait engagé celle-là dans un chemin que seules les charrettes à bœufs des indigènes de France ont jamais fréquenté, comme cela se peut voir à la profondeur des ornières. Du reste, il ne prêtait nulle attention au paysage : les beaux châtaigniers qui enfoncent de grosses racines apparentes dans le granit et le gneiss décomposés ; les vues sublimes ouvertes d’un coup brusque, aux tournants, sur les eaux blanches et bleues d’un torrent qui coule si bas, au-dessous de vous, qu’on n’entend pas la bataille qu’il livre aux vieux rochers de son lit ; les plateaux déserts, ondulés, robés de bruyères violettes. Il expliquait laconiquement, dans son style télégraphique :
— Ici, un des centres du recrutement pour les colonies. Trois centres, sans compter Paris et Marseille, où l’on trouve de tout : l’Ardèche, l’Aveyron, l’Ariège : des pays pauvres d’où les gens émigrent. L’Ardèche, c’est pour les missions catholiques : de braves gens, peu difficiles sur la nourriture, sobres, durs au travail. Ça fait de bons frères convers, et de bons novices. L’Aveyron, ça donne des employés de factorerie : des types à la tête ronde comme une boule, économes, âpres au gain, et solides. C’est de là qu’est le Fou : il est retourné dans son pays, comme tu vois. L’Ariège fait des administrateurs : des gaillards à la coule, qui savent se débrouiller pour l’avancement et reviennent, assez souvent, manger leur retraite au patelin. J’oubliais les Corses : mais ça, c’est une autre affaire… Mon vieux, ce que c’est déconcertant au premier abord, quand on ignore ça, de trouver une tête de tigre naturalisée, ou bien le squelette d’un poisson-scie, au centre de la France, dans un village de la montagne !…
— Mais le Musée !
— Je te dis que tu verras !… D’ailleurs nous y sommes. Bonjour, monsieur Boniface !
C’est ainsi que j’appris que le Fou répondait aussi à un nom un peu plus chrétien et moins extraordinaire. Un tout petit homme, mince comme un fil, pas plus haut qu’un enfant de seize ans. Des pieds et des mains d’une exiguïté singulière, comme c’est le cas chez certaines races sauvages, et des yeux étonnants, troublants, à l’iris dilaté, agrandi, aux sclérotiques jaunes de bile : non pas ceux d’un alcoolique, cela se voyait à la précision de tous ses mouvements, à ses doigts qui ne tremblaient pas, mais d’un vieil impaludé, d’un fiévreux chronique dont le foie, par surcroît, est atteint.
— Vous avez eu la bilieuse hématurique ? suggérai-je.
— Deux fois… Vous avez vu ça ? Comment ?… Il en est donc ? fit M. Boniface, se tournant vers Partonneau.
— Oui, fit Partonneau, il en est ! Il en a été, du moins. Comme vous. J’espère que ça nous vaudra un bon déjeuner.
— Même s’il n’y avait eu que vous ! Ah ! monsieur Partonneau, monsieur Partonneau ! Quel plaisir de vous revoir ! Tout ce qu’il y a ici est à votre service, vous le savez bien !