Partonneau détourna la conversation.
— En attendant l’omelette, dit-il, nous pourrions visiter votre collection… A quel numéro en êtes-vous ?
— Soixante-huit mille, monsieur Partonneau, soixante-huit mille et quelques !… Vous savez, depuis que l’Amérique est devenue sèche, comme ils disent, ça m’a fait des numéros de plus !
— J’aurais plutôt cru le contraire…
— Non, non !… Je vous expliquerai… Attendez que j’allume une bonne lampe à réflecteur. Un rat de cave ne suffit pas, pour tout ce qu’il y a à voir…
Il nous fit passer par la cuisine, la buanderie, et, tirant une grosse clef de sa poche, ouvrit une lourde porte qui découvrit un escalier descendant par deux étages dans les entrailles de la terre.
Le Musée du Fou était dans une cave. Sa collection était une collection de soixante-huit mille bouteilles !
— Il y a là tous les crus, cria le Fou, et sa voix retentissait sur le granit des voûtes, tous les crus ! Non pas seulement ceux de France, ceux du monde entier ! Tenez, voilà les vins, tous les vins de la Grèce, ceux qu’on fait à la française, pour l’exportation, et les autres, résinés, dans des outres. Ceux de Perse, ceux de l’Inde — on fait du vin, dans l’Inde ! — Ceux de Californie, d’Australie et du Cap ! Ceux d’Espagne, ceux de Hongrie, d’Autriche, de Roumanie, de Bulgarie, de Serbie, d’Alsace, du Rhin, d’Italie, de Bessarabie… Ce petit vin blanc de Chaâba, en Bessarabie, est curieux. Il vient de vignes transplantées du pays de Vaud, en Suisse… J’ai aussi tous les vins de Suisse, naturellement ! Et toutes les eaux-de-vie, toutes les liqueurs de la terre, toutes les marques de toutes les caves, de tous les vins, de toutes les liqueurs. Même toutes les marques d’absinthe, qui est interdite maintenant. Au complet ! Au complet !… Et voilà mes dernières acquisitions : à côté des genièvres et des gins des Flandres, de Belgique, de Hollande, d’Angleterre, et des whiskys d’Angleterre encore, d’Écosse, d’Irlande, du Canada, d’Amérique, tous les nouveaux whiskys, tous les alcools fabriqués en contrebande aux États-Unis — les moonshined, comme il paraît qu’on les appelle — depuis la loi de sécheresse. J’ai tout, tout, tout ! Des fois, ça n’est qu’une pinte, une demi-pinte, un tout petit échantillon. Plus souvent, ça va par caisses de douze bouteilles. Et pour la France, autant que possible, la pièce entière de la meilleure année : soixante-huit mille bouteilles des vins, des eaux-de-vie, des liqueurs, des apéritifs de France ! Venez voir : j’ai encore trois caves comme celle-ci. Je passe sous la route, par un tunnel !
— Et vous boirez tout cela ? demandai-je.