— Je n’en bois jamais un verre, fit-il âprement. Je garde tout ! J’augmente, je ne diminue jamais la collection.
Il me regardait d’un air fier et défiant. Un avare jaloux de son trésor, un poète qui s’abreuvait idéalement de cette fortune, de ce trésor liquide, de cette âme du vin, destinée par lui à l’immortalité, à l’éternité : fallait-il le mépriser ou l’admirer ?
Le déjeuner comportait quatorze plats, sans compter les entremets et le dessert : des écrevisses, des truites, des perdreaux, un cuissot de sanglier, mariné. En s’asseyant, Partonneau avait dit :
— Monsieur Boniface, nous buvons du vin, nous ! Allons, tapez dans votre Musée : deux bouteilles de montrachet et deux de langon !
— Je n’ai rien à vous refuser, monsieur Partonneau, répondit le Fou, avec une gratitude humble.
Il alla chercher les bouteilles. En présence du cuissot de sanglier, Partonneau déboucha le langon :
— Mais, monsieur Boniface, il est passé, ce vin-là !
Le Fou baissa la tête, en rougissant :
— Comment voulez-vous que je le sache ? Il y en a trop, dans ma cave, trop ! Et puisque je n’en bois jamais !
Soupirant, il s’en fut quérir une autre bouteille.