Je voulus remplir son verre de ce vénérable langon, parfumé, vigoureux.

— Non, fit-il, non… Pour vous, monsieur Partonneau, tout ce que vous voudrez ! Mais moi, ça me ferait trop de peine ! Et puis, mon foie : il faut que je fasse attention à mon foie. Mais j’en jouis, allez, de ma collection, j’en jouis !

Alors, je compris pourquoi on appelle M. Boniface le Fou : il possède soixante-huit mille bouteilles de vin, et n’en boit une goutte : chose incroyable pour des Français. Mais j’admirai l’imagination de ce thésauriseur passionné, qui s’inventait à lui-même le goût, qui se grisait follement en pensée de cet océan de vin et d’alcool, qu’il avait là, sous les lèvres, sans jamais en approcher sa bouche. Et je calculai rapidement que ces soixante-huit mille bouteilles, au prix moyen de six ou sept francs chacune, ne devaient pas lui avoir coûté moins d’un demi-million. Et il y avait les eaux-de-vie, les liqueurs, dont le prix d’achat avait dû être notablement plus élevé : le total certes, dépassait de beaucoup cette somme. Il était donc bien riche, ce petit aubergiste, cet ancien « frère-la-côte », comme l’appelait Partonneau, qui nous avait accueillis en pantoufles, sans faux col à sa chemise peu fraîche, son vieux pantalon mal retenu par une ceinture de flanelle rouge sur ses reins maigres, retombant en tire-bouchon sur ses pieds ? Je posai la question. Je ne la posai point comme je l’écris ici, je l’enveloppai, la drapai, m’efforçai de la poser avec élégance, insouciance apparente, et par allusion. Mais enfin, rien au monde n’aurait pu m’empêcher de la poser.

— J’ai eu ce qu’il faut pour acheter tout ça, répondit M. Boniface, et encore bien davantage. Je ne le dirais pas à d’autres, mais M. Partonneau sait tout. Alors ? Il vous raconterait la chose dès que j’aurais le dos tourné. Autant que ça soit moi.

« Vingt ans de ma vie, j’ai passé dans l’Oubanghi-Chari, vingt ans ! J’y étais parti comme télégraphiste militaire, j’y suis devenu sergent télégraphiste. J’en ai posé, des poteaux et des fils !… En même temps, je chassais pour nourrir mes hommes et pour faire plaisir aux Bouniouls, aux nègres, vous savez, quand un lion ou une panthère venait les embêter : un paradis terrestre l’Oubanghi-Chari, pour la chasse à la grosse bête… Et j’aimais ça !… ah ! j’aimais ça !… On dirait que ça vous étonne, parce que je n’ai pas l’air costaud : un crevard, j’ai toujours été un crevard, pas plus gros qu’aujourd’hui, pas plus fort. Mais ça n’est pas la force qui fait le bon chasseur : c’est d’avoir bon pied, bon œil, et du sang-froid. Je n’ai jamais eu peur de rien, pas même des buffles, qui sont les animaux les plus embêtants. Bien plus que les lions : le lion n’est pas malin, et il est bien moins brutal. Moins imprévu aussi : on sait toujours à peu près ce qu’il va faire : le buffle !…

» Ça me plaisait tellement, cette vie-là, que j’ai rempilé après mon premier congé. Et après… après, comme je n’avais pas assez d’instruction pour passer officier dans l’arme, qui est une arme savante, je suis encore resté, je me suis mis à chasser l’éléphant. C’est un métier chanceux ; à la fin des fins beaucoup y restent… Le plus épatant des chasseurs d’éléphants, le grand homme, l’illustre — Coquelin, il s’appelait — en avait tué cent cinquante ; mais au cent cinquante et unième, c’est l’éléphant qui l’a eu. Moi, je ne voulais pas y laisser ma peau. Je me disais : « Que j’attrape seulement une tonne d’ivoire, à quarante francs le kilo — qui était le prix à l’époque — ça me fera quarante mille francs. Je n’ai ni femme ni enfants ni parents ; je placerai ça à fonds perdu, et j’irai prendre ma retraite en France… » Je ne voyais pas plus loin… Quand j’y pense, bon Dieu !… »

Il s’arrêta un instant, ébloui de lui-même et de sa merveilleuse aventure.

« Pourtant, mes mille kilos, je ne les eus pas si vite que ça. D’abord, quand j’avais abattu un éléphant, il me fallait porter l’ivoire jusqu’à la plus proche factorerie. Ce portage, ça faisait trop de frais pour moi. Je m’engageai donc, pour commencer, dans une maison de commerce, à tant par mois, avec un intérêt sur l’ivoire que je procurerais. Comme ça, j’avais mes porteurs à l’œil, et pas de frais.

» Je cherchais autant que possible à débusquer des éléphants solitaires. D’abord, en général, ce sont de vieux mâles, dont les défenses sont plus lourdes. Et puis, tirer dans une troupe de ces animaux-là, c’est plus risqué : pour un qu’on met par terre, vingt qui vous chargent. Surtout les mères, quand elles ont des éléphanteaux. Enfin, les solitaires marchent et paissent surtout la nuit. Le jour, ils cherchent un boqueteau bien sombre, ils y dorment appuyés contre un arbre. On les suit à la trace de leurs gros pieds, et on les tire… Ça n’est pas héroïque, mais c’est commercial, et c’est de cette façon-là que chassent les indigènes… Et comme l’éléphant, pendant son sommeil, se réveille pour faire ses besoins, et bouse au pied de l’arbre, ça fait une odeur de fumier, quand on entre dans ces boqueteaux !…

» Mais, un jour, je tombai sur une bande, une grosse bande. C’était sur un terrain où je n’étais jamais allé encore, ni, je crois bien, aucun Européen. Un immense marais desséché, quelque chose comme un Tchad qui ne serait pas porté sur les cartes : des roseaux tout brûlés par le soleil, une terre gercée, et, quand on fouillait cette terre, qui a la consistance de la brique, de ces drôles de petits poissons, vous savez, qui se creusent un lit dans la fange, quand elle est encore molle, s’y font une espèce de nid comme un cocon de ver à soie, et puis s’endorment pour ne se réveiller qu’à la saison des pluies et des inondations, et recommencer à nager.