» Je n’avais avec moi que mon porteur de fusil, Taraoré. Et je regardais cette bande d’animaux énormes qui ne me voyaient pas, ne me sentaient pas, parce que j’étais sous le vent, et bien caché dans ces roseaux. Je ne savais quoi décider. Tirer dans le tas ? Je vous ai dit que c’était dangereux ; d’ailleurs ils n’étaient pas encore à portée. Et puis il y avait dans leur conduite quelque chose qui m’étonnait, quelque chose de pas ordinaire, d’incompréhensible, d’impressionnant… Ils ne paissaient pas, ils n’avaient pas l’air d’accomplir non plus une de ces grandes randonnées qu’ils font parfois, à fond de train, pour passer d’un endroit à un autre, très éloigné… Ils marchaient comme en procession, gravement, tristement. Oui, tristement, je vous assure ! Un cortège pour un enterrement : ce fut la comparaison bizarre qui me vint à l’idée. Et je vis, oui, je vis à la tête de ce cortège deux vieux mâles, des bêtes tout à fait antiques, monstrueuses, aux défenses énormes, qui vacillaient, titubaient, comme saoules. Et chacun de ces vieux mâles était comme enlacé par les trompes de deux femelles qui les tiraient, les entraînaient, pendant qu’ils semblaient dire : « Non, non, pas maintenant ! Encore un instant, je vous en supplie ! »

» Les femelles les conduisirent jusqu’à l’endroit où le marécage commençait, car il y avait encore un point où le marécage subsistait — et, les lâchant, se mirent derrière eux, les poussant doucement, comme avec pitié, de leur énorme front. Il y en eut un qui trébucha, tomba, ne se releva point ; l’autre le suivit bientôt dans sa chute… Et le reste de la bande, avec les quatre femelles, s’était rangé devant eux, en terre ferme. Ils étaient bien là une trentaine, des vieux, des jeunes, des éléphants gigantesques, dans toute la puissance de leur âge et de leur force. Et tous poussèrent ensemble un grand cri, comme l’appel, sur une seule note, de trente immenses clairons.

» La trompe des deux enlisés s’éleva au-dessus de la boue, un instant, et répondit, désespérée… Ce fut tout. La bande s’éloigna, de son même pas lent, grave, de son pas de deuil…

» Je ne comprenais toujours pas. Taraoré me dit les yeux brillants :

»  — Leur cimetière ! C’est un de leurs cimetières, ici ! On ne le connaissait pas. Ils y ont conduit ces deux vieux, qui allaient mourir… Maintenant ils s’en vont…

» J’avais entendu parler de ces cimetières d’éléphants, où ils conduisent, les laissant exprès s’enliser, leurs malades et leurs vieux, quand ils ne peuvent plus suivre la bande. Mais j’avais cru jusque-là que c’était une blague ! J’allai voir ; dans la boue desséchée, je vis des crânes, des défenses, parfois les formidables ossements d’un pied qui pointait, l’animal ayant chaviré, la tête en bas. Depuis des siècles il servait de cimetière, ce marais-là ! Il contenait des milliers et des milliers de squelettes d’éléphants. C’était une mine d’ivoire, autant dire une mine d’or.

» Je m’en allai, songeant : « Si tu en parles, on te la volera, ta mine ! Mais toi tout seul, comment l’exploiter ? » A la fin j’en parlai à M. Partonneau. On peut compter sur lui : c’est un drôle de type, il se f… de l’argent. Et c’est lui qui m’a donné le bon tuyau, le vrai conseil : « Ne dis rien aux blancs. Va trouver sultan Ahmed, et dis-lui : « Je sais où il y a un cimetière d’éléphants, et toi tu ne sais pas. Prends la moitié de l’ivoire, donne-moi le reste. »

» Je suppose qu’il a dû me carotter, sultan Ahmed, mais tout de même, de l’ivoire qu’il m’a donné, j’ai tiré, en trois campagnes, seize cent mille francs… »


— Tu y crois, toi à cette histoire de cimetières d’éléphants ? demandai-je à Partonneau quand nous fûmes remontés en automobile.