» — Et votre chambre ferme à clef ?
» — On n’a jamais su ce que c’était qu’une clef dans le pays… mais qu’est-ce que ça fait ?
» — Vous avez raison, lui dis-je, du moment que vous couchez dans votre lit. Et je ne vous demande même pas si vous y êtes seul.
» En effet, jamais les noirs ne se risqueraient à voler en plein jour, surtout une lourde caisse dont tout le monde sait le contenu. La confiance de mon subordonné avait mon approbation sincère. Je lui accordai mes compliments pour l’administration de son cercle.
» — Je repars demain, ajoutai-je. Vous m’accompagnerez.
» C’est encore un de mes principes de me faire accompagner par l’administrateur, tant que je suis sur son domaine. On s’aperçoit ainsi d’un tas de choses, même si les noirs n’osent se plaindre de rien. Par exemple, si les vieilles femmes, seules, assistent aux palabres, c’est que le chef de cercle a coutume d’être trop entreprenant avec les jeunes, à qui leurs maris ou leurs pères font gagner la brousse avant qu’il arrive. Mais tout à coup je réfléchis :
» — Mais non, ce n’est pas possible. Et l’argent de l’impôt ? Vos trois cent mille francs, dans cette case ouverte à tout le monde ? Mettez-y votre pharmacien.
» — Il est loin : sur le tronçon de route qui reste à construire entre Bodiéni et la frontière. Je ne puis pas le faire revenir : les noirs n’en ficheraient plus un coup. Mais ça ne fait rien : je puis quitter le poste avec vous demain matin… Je vais installer le condamné à mort dans ma chambre : les caisses de l’impôt ne risqueront rien.
» — Le condamné à mort ?
» — Oui : Samba Laôbé… Monsieur le gouverneur, Samba Laôbé est la providence du cercle. Sans lui, surtout depuis que tous mes collaborateurs européens ont été mobilisés, je ne m’en serais pas tiré… Vous avez vu mes miliciens, hier ?