» — Oui. Ils manœuvrent comme des rengagés sénégalais. Je n’ai jamais vu ça.
» — C’est le condamné à mort qui les a dressés… Et le jardin ? Il est admirable, n’est-ce pas, le jardin ? Il n’y en a pas deux comme ça dans toute l’Afrique occidentale. C’est le condamné à mort qui y veille… Il tient aussi la comptabilité.
» — Mais qu’est-ce que c’est que votre condamné à mort ?
» — C’est un condamné à mort. Voilà tout. Seulement il l’est depuis dix ans… Il y avait eu recours en grâce, comme la loi l’exige, et il est à croire que la pièce, ou bien la réponse à la pièce, s’est perdue dans la brousse, que le courrier a été arrêté, intercepté… Alors Samba est toujours condamné à mort, mais il n’est pas exécuté. Vous concevez que, dans ces conditions, il marche au doigt et à l’œil. Sinon, on lui dit : « Tu sais, Samba, je vais écrire à Paris ! » Et puis, comme il est éternellement prisonnier, on a tout pu lui apprendre, on avait le temps : la cuisine, l’art militaire, l’horticulture, le jardinage, la lecture, l’écriture, la comptabilité ; et maintenant, on peut se reposer sur lui pour former des élèves. Tandis qu’avec des galapiats de condamnés à deux ou trois ans de travaux seulement, ça ne vaut pas la peine d’essayer de leur faire entrer quoi que ce soit dans la tête : quand ils ont appris, ils s’en vont !…
» Nous partîmes le lendemain, laissant la garde des 300.000 francs, le commandement du cercle, en somme tout le gouvernement, à Samba Laôbé, condamné à mort. Il s’en tira à la satisfaction universelle. J’aurais voulu pouvoir lui faire décerner les palmes académiques.
» Voilà pourquoi j’invite tous mes tribunaux indigènes à multiplier le nombre des condamnés à mort : ils sont l’épine dorsale des États que je gouverne. Car, bien entendu, instruit par cette expérience, je m’arrange pour qu’ils ne soient jamais exécutés. »
» Au bout du compte, c’est l’extension de la loi Bérenger à la peine de mort ; et puisque la suspension des effets du jugement a pour indispensable condition la bonne conduite du bénéficiaire, on a toutes les chances de garder sous la main un gaillard souple comme un gant.
» J’ai parlé « du glaive de la loi ». Ce n’est là, je dois bien le spécifier, qu’une figure : les condamnés à mort par les tribunaux indigènes, aux termes de la coutume, doivent être pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Pour parler correctement j’aurais dû dire, par conséquent : la potence, ou le gibet, ou la hart, comme tu voudras, de la justice.
» Mon procédé, pour me procurer une quantité suffisante de condamnés à mort, était aussi simple qu’efficace : il me suffisait d’inviter les tribunaux indigènes à ne pas se gêner pour faire preuve de sévérité. Pour éviter ensuite la destruction, qui eût été, pour mes projets, déplorable, de cette matière première, il me fallait user ensuite d’une certaine diplomatie. J’y employais mon procureur de la République, avec qui j’étais, par bonheur, dans les meilleurs termes : homme, du reste, de la plus grande humanité. Il ne faut point trop s’en étonner : à notre époque contemporaine, c’est le plus souvent la magistrature assise qui prétend à la sévérité, la magistrature debout à l’indulgence : précisément, je suppose, parce que ce devrait être l’inverse ; ainsi l’exige le perpétuel paradoxe de nos mœurs judiciaires actuelles.
» Bien pénétré de mes intentions, qui s’accordaient avec la bonté naturelle de son cœur, cet excellent magistrat s’arrangeait pour retarder durant des mois l’expédition du pourvoi, puis du recours en grâce. Parfois même, il savait égarer les pièces nécessaires à cette expédition, et tu conçois bien qu’on ne saurait exécuter un homme tant que la Cour de cassation et le président de la République n’ont pas dit leur dernier mot. Enfin, si par hasard le moment arrivait que nous étions forcés dans nos derniers retranchements, que la Cour de cassation repoussât le pourvoi, que le président de la République refusât la grâce, j’avais découvert, avec lui, un moyen tout à fait sûr de conserver indéfiniment mon condamné :