» Le jugement, disions-nous, appartient sans conteste au tribunal indigène, mais l’application de la peine nous concerne : elle est du ressort de l’exécutif. Or, il est constaté que, dans le cercle où cette application de la peine doit avoir lieu, personne ne sait pendre. Et le condamné doit être pendu, non pas fusillé ou décapité, cela ne fait point l’ombre d’un doute. En conséquence, il sera sursis à l’exécution jusqu’à ce qu’il apparaisse un spécialiste de la pendaison.
» On n’en trouvait jamais : nous y mettions bon ordre.
» C’est ainsi que Mamy-N’Diaye, du cercle de Kouadiakofi, put couler, comme tous ses collègues, cinq ou six années d’une existence heureuse, malgré la décision des anciens de son village, qui voulait que, depuis ce temps, son corps se balançât dans les airs. Ce Mamy-N’Diaye, du reste, avait été de son vivant légal, si je puis employer cette expression, une déplorable crapule, la honte de sa race et de sa tribu : un incorrigible ivrogne, qui avait fini par tuer son père et sa mère, deux de ses oncles et le garde-police venu pour l’arrêter. Mais on a des principes ou on n’en a pas : mon principe était que Mamy-N’Diaye ne devait pas plus être exécuté que les camarades. C’était bien davantage encore l’opinion de Carlier, l’administrateur du cercle : tous les autres administrateurs possédaient déjà leur condamné à mort et lui n’en avait pas ! Il en souffrait comme d’une insupportable infériorité, susceptible d’influer sur son avancement, puisque le gouvernement de son cercle s’en ressentait. Il me jura que Mamy-N’Diaye, malgré les apparences, ferait un aussi bon condamné à mort que les autres. Le fait est qu’il l’avait dressé à la perfection par le procédé le plus élémentaire : rien qu’en lui annonçant qu’il deviendrait un cadavre définitif le jour où il boirait autre chose que de l’eau. Obligé à la sobriété, Mamy-N’Diaye était devenu le plus inoffensif des hommes, et la main droite de Carlier pour l’administration du cercle, bien entendu. Par surcroît, on l’avait mis à la vaccination : il maniait la lancette comme un vieux praticien.
» Malheureusement, il y a des choses qu’on ne saurait prévoir. Voilà qu’un jour tombe à Kouadiakofi le quartier-maître de la marine Plévech, détaché à la flottille et à l’hydrographie de la Volta. Carlier était en tournée. Il est reçu par le commis principal Bouffiot, un brave homme, mais un crétin, qui lui offre à dîner. Le dîner est servi, comme de juste, par Mamy-N’Diaye, qui avait dirigé les travaux du cuisinier. Ce dîner était excellent. Plévech en fait ses compliments à Bouffiot, qui répond orgueilleusement :
» — Depuis que nous avons notre condamné à mort !…
Et Mamy-N’Diaye salue, avec un bon sourire.
» — Vous avez un condamné à mort ? fait Plévech. Pourquoi ça ? Pourquoi n’est-il pas exécuté ?
» — Parce que, expliqua Bouffiot, qui par malheur, dans sa situation subordonnée, ne se croyait pas permis de révéler un des grands secrets de mon gouvernement, parce que… il doit être pendu.
» — Eh bien ?…
» — Eh bien, continue Bouffiot selon la consigne, à Kouadiakofi, personne ne sait pendre.