Mais Lou-Vinh-Phuoc, bousculant quelques-uns de ces somptueux et respectueux mandarins, resta debout, l’œil bien droit, doucement insolent, et tendit simplement la main, à la française !

Ce fut, dans l’assemblée annamite, un murmure de stupeur, et, parmi les mandarins, d’indignation. Lou-Vinh-Phuoc déshonorait la hiérarchie ! Mais M. le Résident Général dressa la tête d’un air ravi. Se tournant vers Partonneau :

— Vous allez expliquer à votre administré, fit-il, tout mon plaisir de voir ici un homme ayant gardé la conscience et la fierté de ses droits de citoyen !

Pour la première fois de sa vie, Partonneau faillit perdre son sang-froid. Se reprenant, il traduisit à Lou-Vinh-Phuoc, en annamite :

— Son Excellence le Résident Général me charge de vous dire qu’il sait que vous êtes un personnage grossier, sans connaissance des lettres, ignorant des usages ; et qu’en conséquence, dans sa commisération, il veut bien vous faire la grâce — la grâce, entendez-vous ! — de vous dispenser du salut !

Ce fut, dans l’assistance indigène, un rire d’approbation, de satisfaction, d’apaisement. M. le Résident Général ne comprit pas, il s’éloigna de son pas actif. Lou-Vinh-Phuoc, écrasé, stupide, rougissant d’avoir perdu la face en public, inquiet de son sort, n’osant suivre le cortège, demeura seul. Et distinguant la chaise, abandonnée sur la berge du Fleuve Rouge, il eut une impulsion subite, dans sa pensée réparatrice. Quel était ce meuble ? Un trône, sans doute, celui des audiences. On doit à ces objets sacrés les révérences qu’on n’a pas faites à leur maître. S’agenouillant, il l’entoura de ses bras.

ET LE SOIR VINT…

ET LE SOIR VINT…

Sur le boulevard Saint-Michel, à peu près à la hauteur de l’École des Mines, ce sont deux bonshommes de bronze, dont l’un montre à l’autre on ne sait quoi, mais dont on veut que ce soit un tube de verre, contenant une médecine inédite et magique. Ceci, bien qu’important, est impossible à distinguer à l’œil nu, je vous dis ce qu’on m’a dit ; de même que, selon ce qui me fut affirmé, ces deux personnages sont des pharmaciens célèbres. J’ai toujours estimé ce monument assez laid et le geste de ces mandarins aussi risible que celui de l’évangéliste qui se met un doigt dans le nez pour montrer qu’il subodore l’approche de l’Esprit Saint. Mon opinion, que je crois raisonnable, et consacrée par de trop nombreux exemples, est que notre art contemporain, tel qu’il se manifeste sur les voies publiques, est ordinairement aussi malencontreux que celui des vieux galfâtres qui président au modelage des chefs-d’œuvre du quartier Saint-Sulpice.

Mais, au cours de la guerre, passant avec moi devant ce regrettable groupe, Camille Ribieyre lui fit ostensiblement un grand salut, une révérence, s’il vous plaît, et m’intima :