— Ote ton chapeau.
J’ôtai mon chapeau. Je ne voudrais pas que nul pût jamais soupçonner que je manque d’égards envers n’importe qui ou n’importe quoi. Je cultive, je collectionne, je thésaurise les rites. Ceux que m’enseignera ma petite amie Camille obtiendront ma faveur toute particulière. Elle a seize ans aujourd’hui. Quand je l’ai vue pour la première fois, il y a deux ans, au Laos, où son père exploite les bois de la forêt, elle était toute nue, et à cheval ! Revenant de prendre son bain dans la rivière, il semble qu’elle avait accoutumé de rentrer dans cet état d’innocence, n’y voyant rien d’extraordinaire. Pourquoi pas ? Est-ce que toutes les filles du pays, les Laotiennes, ses compagnes, n’en faisaient pas autant ? Je n’ai mémoire de rien de plus beau, de plus pur, que cette petite fille sans voiles, aux seins roses à peine formés, aux longues cuisses d’éphèbe, déjà fortes, sur ce beau poney tout frémissant, lui-même ruisselant d’eau.
Le vieux bonhomme que je suis en train de devenir ferait pour cette jeune sauvage des choses bien plus difficiles que d’offrir, sans savoir pourquoi, un public hommage à deux pharmacopoles, statufiés en zinc d’art. Cependant, je me permis de demander pourquoi il fallait saluer.
— Comment, tu ne sais pas ? répondit-elle sérieusement. C’est eux qui ont inventé la quinine. Alors ?… sans la quinine, est-ce qu’on vivrait ?
Voilà. Je découvrais que juger d’une effigie par son seul mérite esthétique est une erreur de civilisé, ou d’incroyant, ce qui, très probablement, est la même chose. Ce n’est pas sa beauté, c’est sa sainteté, sa capacité de faire du miracle que le chrétien vénère dans la statue du saint. Et Camille, cette Camille née sous d’autres cieux, subissant avec peine le nôtre, s’était formé une autre idée, mais analogue, de la sainteté et du miracle : la sainteté scientifique, le miracle scientifique. Du fond de sa brousse, avec la perspective de la brousse, elle avait discerné par le cœur, par les sens, par les nécessités de la vie quotidienne, ce que nous ne concevons encore que par l’esprit, et faiblement.
Vivante, saine, irrésistible petite Camille ! Que de belles choses j’ai imaginées sur ton compte !… La femme nouvelle, n’est-ce pas ? La femme que nous fabriquent ces terres où il y a quelque chose à faire pour les femmes comme pour les hommes, de même que nos aïeules avaient aussi quelque chose à faire, une mission de commandement, de direction, sur leurs biens, au milieu de leurs gens. Celles de notre civilisation occidentale, des poupées ? Mais, sauf quand elles ont des métiers d’hommes, et la même triste spécialisation, les mêmes tares professionnelles alors que des hommes, comment voulez-vous qu’elles soient autre chose, quelle besogne leur est réservée, quel rôle leur impose des devoirs ? Ah ! chère gosse, mauvaise gosse de Camille, impétueuse, primitive, gâtée, avec tes taches de rousseur et tes jambes trop longues, tes jambes de poulain qui suit sa mère au pâturage, que d’histoires je me suis contées sur toi ! Et comme la civilisation, cette civilisation que j’injuriais, s’est vengée sur moi-même, mes rêves, et ta propre personne, ce jour même où je te conduisais au cinq heures de madame Bohatier ! Car elle reprit son empire, alors, cette civilisation, contre toi ! Aux beaux souvenirs de ma vision du Laos se superpose maintenant celle que tu m’as donnée dans cette maison parisienne : une rustaude sans grâce, qui avait enlevé son chapeau. Oui, elle avait enlevé son chapeau, comprenez-vous ça, comme une paysanne ! Elle avait, par surcroît, ôté son manteau, elle le remettait, elle avait l’air de dire : « On étouffe, on s’ennuie, ici ! Comme je voudrais être là-bas, et nue ! »
Et c’était pourtant un salon « colonial » que celui de madame Bohatier !
Quand les coloniaux ne sont pas aux colonies, ils sont à Paris — tant que l’heure de la retraite n’a pas sonné, car, dans ce cas, la plupart, n’ayant pas fait fortune, vont vivre économiquement en province — et principalement au café. Mais je ne m’occuperai pas ici des cafés, qui sont trop connus. Tout au plus, signalerai-je que le principal lieu de réunion des broussards, quelques années avant la guerre, était le « Pousset » des boulevards. Il y a aussi le Café des Vosges et de François Coppée, près de la rue Oudinot. Mais celui-ci jouit plus particulièrement de la clientèle des employés du Ministère des Colonies et, pour cette cause, est méprisé des véritables coloniaux : ils n’y vont que pour se faire des relations utiles.