Je mentais. Ce qui m’avait inspiré ce sourire, c’était la réminiscence incongrue d’une phrase de Balzac dans la Dernière Incarnation de Vautrin : « Es-tu contente de ton milord ? » demande une amie à sa camarade, la Belle Normande, qui vient de faire la connaissance, au sens biblique du mot, du mouchard Peyrade, grimé en Anglais. « Ma chère, répond la lorette, quand il fait l’amour, c’est comme quand il vient de se raser. Il se regarde dans la glace, et l’on dirait qu’il pense : « Allons, aujourd’hui, je ne me suis pas coupé ! » Je songeais que, dans ses transports amoureux, Partonneau devait avoir, à peu de chose près, la même énigmatique attitude que le faux Anglais de Balzac. Pourtant, j’avais promis de poser la question, si délicate qu’elle me parût. Je me sentais plus que de la sympathie pour madame Vaubelle. Si c’eût été moi qu’elle avait eu la bonté de distinguer, j’en eusse été très sincèrement ému, j’eusse éprouvé cette sorte de reconnaissance qu’il est d’ailleurs presque toujours prudent de dissimuler, et qui vous jette à dire : « Mon Dieu ! Vous avez bien voulu !… Je ne le méritais pas ! »

Cette gentille madame Vaubelle avait gardé la plus louable fidélité à son époux, industriel du Nord, jusqu’au jour qu’infirmière bénévole dans un hôpital, elle y rencontra Partonneau, blessé assez gravement. Pour lui elle s’était désespérément compromise, avait fait les pires folies, celles qui se voient, abandonné son mari, son ménage, ses enfants, l’avait été rejoindre à l’autre bout de la France, puis à Paris. Elle l’aurait suivi au bout du monde, et en enfer. Est-ce qu’il pouvait y avoir un enfer là où était Partonneau ? Enfin, elle l’aimait comme seule, de nos jours, une septentrionale sait encore aimer un amant, avec abnégation, avec dévotion, sans le juger jamais, de toute son âme et de tout son corps : elle est d’une province où l’on retarde de cinquante ans sur Paris, où l’on persiste à prendre l’amour au sérieux, comme la religion — et la sienne, du reste, est restée fort vive. C’est ce que je me permis de suggérer à Partonneau, l’en félicitant, ajoutant qu’il avait lieu d’être fier de la passion qu’on lui témoignait.

— Elle est parfaite. Le jour où tu voudras, elle profitera du divorce que son mari demande contre elle pour abandon du domicile conjugal ; elle pourra même obtenir la nullité du mariage en cour de Rome, elle t’épousera. Tu l’aimes, n’est-ce pas ? Elle en vaut du peine.

— Je ne sais pas !

— Tu ne sais pas ?

— Je crois que je pourrais l’aimer. Et j’en ai envie ! oh ! envie !

Il n’est rien de plus apparent que les sentiments forts chez Partonneau, justement parce qu’ils impriment à son visage une immobilité voulue, presque tragique. C’est, de sa part, dressage de volonté, acquis là-bas, dans des pays à coucher dehors — où l’on couche quelquefois dehors, en effet — et où il faut savoir dissimuler, parce que la vie même, la vie toute nue en dépend. Je vis qu’il était violemment, profondément ému.

— … Mais je ne veux pas m’attacher à elle, je ne veux pas l’épouser, surtout. Comprends-tu ? Nous ne sommes pas faits pour les Européennes, nous autres ! Ça finit toujours mal, nous nous trompons toujours !

— Tu as peur d’être trompé ?

Il haussa les épaules.