— Si, si ! Je vous assure !


Au moment où j’allais partir, madame Vaubelle trouva moyen de se rapprocher de moi.

— Votre ami, me dit-elle, la gorge un peu frémissante, monsieur Partonneau… qu’est-ce qu’il pense ? qu’est-ce qu’il veut ?… Tâchez de le savoir, je vous en supplie. Vous m’avez déjà promis !…


C’est pendant la guerre que Partonneau avait commencé de sentir tomber sur ses épaules le mal atroce et sans remèdes, l’un des rares sous le ciel dont il n’eût pas l’expérience : la vieillesse et, avec elle, une mélancolie singulière. Il n’avait point encore atteint la cinquantaine. Mais on dit que certains chauffeurs ou mécaniciens de locomotives, quand tombe sur eux l’heure de la retraite, sont pris bientôt d’un mal exceptionnel et funeste. Trente années durant, leur corps, leur brave corps d’humain qui était au début pareil au vôtre, au mien, a subi la trépidation des formidables machines qui détraquent les entrailles et vous secouent la peau du ventre comme un tambour d’énormes baguettes. Il en est qui n’ont pu tenir le coup. Ceux-là sont morts tout de suite, ou bien sont allés ailleurs, faire autre chose, ils ont abandonné. Les autres s’adaptent. Ils s’adaptent à tel point que ces trépidations incessantes leur deviennent nécessaires. Quand ils cessent de les éprouver, leurs muscles, leurs tendons, leur chair, leur moelle épinière, les réclament, souffrent obscurément, crient : « Qu’y a-t-il, mais qu’y a-t-il donc ? On ne vit pas ! Nous ne sentons plus rien ! » L’organisme se fait atone, inerte. Le sang ne circule plus. L’homme est saisi d’un tremblement sénile, comme si la nature voulait lui rendre cette agitation, ces secousses musculaires et nerveuses dont l’accoutumance lui a fait un besoin. Mais ce n’est que la fin, rien que la sinistre fin : la paralysie qui est venue.

De corps et d’âme, Partonneau en était là. Tant qu’il n’avait fait que toucher barre en France pour repartir au bout de quelques mois, il n’avait pas ressenti le contre-coup des rigueurs, des misères de son métier, des maladies tropicales, des outrages du soleil, des poisons de la terre et des eaux. Chacun de ces brefs retours lui avait paru des convalescences. Il arrivait fourbu, il repartait fourbi de frais, net et solide, disait-il, comme un patin neuf. Mais la guerre, après l’avoir rappelé pour lui confier un poste d’officier de complément, avait duré, duré ! Partonneau se trouva stupéfait, humilié, lui qui avait affronté non seulement tant de périls, mais de fatigues, et surhumaines, et toujours étalé, de ne plus pouvoir étaler, à la fin ! On l’avait envoyé à l’arrière, comme un vieux ; on avait d’abord utilisé décemment ses « spécialités » dans un de ces camps du Midi où l’on dressait les noirs recrutés en Afrique ; puis dans un état-major, à Paris ! Ces besognes lui semblaient indignes de lui. Pourtant, il se jugeait. Son malheur est de ne jamais se faire d’illusions, ni sur les autres, ni sur lui. Il me disait : « Je ne suis plus bon qu’à ça. On a eu raison… »

J’ai déjà parlé ailleurs de ces hémiplégies passagères qui contractent par instants, lorsqu’un excès de fatigue intellectuelle ou physique épuise ses forces, la moitié gauche de son visage, crispant sa lèvre supérieure en grimace, remontant une de ses orbites vers les tempes : retour perfide des toxines que n’a jamais entièrement éliminées son sang de vieil impaludé. Ces crises devenaient maintenant plus fréquentes. Il en restait souvent défiguré de longues semaines. Toutefois, débarrassé de ces misères, il se retrouvait beau, en vérité, de cette beauté virile, ironique, héroïque, qui inspire à tous, même aux hommes, le besoin de voir en lui un maître, et de le suivre. Le poison paludique prêtait même à ses yeux, ses yeux clairs d’homme qui toujours a su tout regarder en face, et comprendre pour décider, cet éclat, cette intensité qui font palpiter les femmes. Il les abaissait sur elles avec une autorité non voulue, mais irrésistible. Je ne comprenais que trop, bien que j’en fusse jaloux, le sentiment de madame Vaubelle à son égard, et ce dévorant souci qu’elle m’avait montré chez les Bohatier. Ce n’était pas la première fois. Je lui répondais, moins brutalement qu’ici, mais c’était le sens de mes paroles : « Je crois qu’il ne vous a pas laissé de doutes. Vous devez le savoir mieux que moi. » Elle hochait la tête. Est-ce que c’est une preuve ça, avec n’importe quel homme, mais surtout un homme tel que Partonneau ?

— Tâchez de le savoir, implorait-elle. Il vous parlera peut-être, à vous, il vous dira la vérité. J’ai l’impression qu’il ne dit jamais la vérité aux femmes… Pourquoi souriez-vous ?

— Parce que je soupçonne qu’il ne la dit pas toujours, même aux hommes, en cette matière.