— Et tu aimes bien monsieur Partonneau ?
— Il dit des choses que je ne sais pas sur ce que je sais… Et il est si simple, lui, monsieur Partonneau !
Les enfants et les illettrés éprouvent une reconnaissance pareille pour les gens illustres — et Partonneau, ignoré des Parisiens, est illustre dans le petit monde colonial — qui ne sont pas intimidants. Nous trouvâmes Partonneau chez les Bohatier, mais avec madame Vaubelle, en effet, ce qui fit visiblement moins de plaisir à Camille et fut peut-être pour quelque chose dans son air d’ennui et ses mauvaises manières. Si elle considéra cette personne avec méfiance et mauvaise humeur, elle écoutait Partonneau comme un gosse qu’on mène pour la première fois au théâtre. Madame Vaubelle, pour sa part, le couvait des yeux avec une sollicitude, une adoration inquiètes ; il ne la regardait guère. Il y avait là aussi le couple Blazeix, ménage de ressources modestes. Pourtant madame Blazeix est élégante, ou veut l’être. Elle n’est pas, elle, une coloniale. Elle n’a jamais quitté Paris et passe pour y avoir fait le bonheur, avant son mariage et même après, d’un assez grand nombre d’amis, ce qui ne saurait l’empêcher de conserver un air d’innocence attendrissant, étant de ces femmes favorisées de la nature à qui l’on donnerait le bon Dieu sans confession à la minute même qu’elles commettent le troisième péché capital. La naïve Camille lui témoignait une sympathie dont j’étais un peu embarrassé, et l’on avait l’impression que son mari la considérait comme un objet rare, sans prix, tout émerveillé encore qu’elle eût pu condescendre à devenir madame Blazeix. Nul, à part trois ou quatre techniciens dispersés dans le monde entier, ne sait que cet Ardéchois remarquablement laid, qui pousse la brachycéphalie de son crâne énorme, épais, crépu, jusqu’à l’excès le plus monstrueux, est l’ingénieur agronome, le botaniste, le spécialiste en cultures coloniales le plus éminent de France, depuis la mort de ce curieux, génial et désintéressé bohème qui s’est appelé Karpovitch, ce juif russe naturalisé français qui finit, il y a quelques années, par se suicider, à la russe, un soir qu’il s’ennuyait. Ce pauvre Blazeix lui ressemble moralement et par son extérieur misérable. Il était venu avec des souliers de chemineau ; bien pis : d’agent de police en civil. Son pantalon blanc, son veston d’alpaga noir, lustré, sur lequel le ruban de la Légion d’honneur fait une tache inattendue, étaient visiblement confectionnés. Seul, le désir de se reclasser, après tant d’aventures, pouvait expliquer la résolution prise par l’ambitieuse Juliette d’en faire son époux légitime. Mais, ce jour-là, il avait l’air radieux. Il annonçait, il criait aux inconnus même sa chance inespérée : il devenait l’ingénieur-conseil de la Banque du Pacifique, qui devait profiter de l’effondrement prévu de l’empire colonial allemand pour installer d’immenses exploitations aux Samoa, aux îles Bismarck, en Chine et en Indo-Chine : cinquante mille de traitement !
Cette nouvelle me surprit. Non pas seulement qu’il m’étonnât que les hauts seigneurs de cette puissante société eussent su découvrir le bon et grand Blazeix dans la cave administrative où le gouvernement français, toujours généreux et avisé, lui octroyait six mille francs par an ; il courait des bruits sur la situation de cette firme, on disait qu’elle traverserait sans doute, après la guerre, une passe difficile. Blazeix avait l’air si heureux que je n’osai jeter ouvertement de l’eau froide sur sa joie. Je pris madame Blazeix à part, dans un petit coin, pour lui communiquer mes craintes.
— Je crois pouvoir vous rassurer, me répondit-elle assez sèchement… Cher monsieur, mes renseignements sont puisés à meilleure source que les vôtres : le directeur de la Pacifique est de mes amis !
A ce mot, la « découverte » que cette société avait faite des mérites, certains, du reste, de l’humble et impratique Blazeix me parut moins inexplicable. Je n’avais plus rien à dire et me contentai de féliciter le ménage.
— Mais ma femme me suggère, me confia Blazeix, de faire prendre sur sa tête, par la société, en plus de mes appointements, une assurance sur la vie de quatre cent mille francs… Elle prétend que ma santé court des risques. Elle se les exagère : si j’avais dû claquer dans ces pays-là, il y a vingt ans que ce serait fait.
— C’est une excellente précaution…
— Vous pensez ?… Bah !
Brave Blazeix, qui se croyait éternel, qui ne songeait qu’à la besogne à faire ! Il l’avait accomplie si longtemps pour cinq cents francs par mois ! Je voyais bien que sa femme, dans ses conversations, qu’on pouvait croire assez intimes, avec le directeur de la Pacifique, n’avait pas perdu le nord. Peut-être même envisageait-elle que le casse-tête des Papous ou les miasmes des forêts de l’archipel Bismarck la débarrasseraient de son époux. Alors, l’assurance serait là pour lui permettre une agréable existence. Mais où était le mal ? De nouveau, je jurai à Blazeix :