» … Deux têtes de négresses, penchées au-dessus de ma tête. Une vieille, sèche comme un de ces troncs rabougris, autour de moi, et une jeune aux seins déjà longs, pendants, parce qu’elle nourrissait son premier enfant, accroché derrière son dos. Elle passa doucement, oh ! doucement, ses mains sur mon front, mes cheveux, mes joues. Et puis elle murmura quelque chose à la vieille, qui lui tendit un canari, une grande jarre pleine de lait. Dans ce pays-là, les Coniaguis — c’étaient deux Coniaguies — ont des bœufs. Et ce sont des gens très sauvages, qui ne donnent jamais l’hospitalité, jamais la moindre chose à un étranger : au contraire de tous les autres noirs, qu’on ne saurait regarder prenant leur repas sans qu’ils ne se croient tenus de vous en offrir une part. Il n’y a même pas de case pour les étrangers, dans les villages coniaguis. Vous pouvez crever à leur porte sans qu’ils lèvent les yeux. C’est un point intéressant d’ethnographie. Je l’ai noté. Tu trouveras ça dans une de mes communications à l’Institut d’Anthropologie, avec d’autres choses assez drôles. Ce sont les plus libres des hommes, les plus braves et les plus durs.
» … Eh bien, je sentis tout à coup que cette négresse, la jeune, faisait signe à la vieille de me soulever la tête. Elle approcha le canari de mes lèvres et prononça un mot qui veut dire : « Bois ! » je suppose.
» Et je bus, je bus à longues lampées, le lait crémeux, ce lait qui était presque du beurre. Il me semblait boire non seulement la santé, non seulement la vie, mais la bonté, la charité, la maternité des femmes, de toutes les femmes ; il me semblait que j’étais redevenu petit enfant, que c’était ainsi, en tout petit enfant, que celle-là me voyait, me prenait, que je buvais le lait de ses mamelles. Quand ma tête retomba, quand j’eus l’air d’en avoir assez, elle sourit d’un air satisfait — et elle est partie. Je ne l’ai jamais revue, et je penserai à elle, toujours, plus qu’à aucune de celles qui ont cru m’accorder une faveur insigne en me prêtant l’accès, pour un instant, de ce petit muscle hospitalier dont elles ont fait, dont nous avons fait — qui dira pourquoi, en raison de quelle folie ? — le siège de leur vertu et de leur honneur… The woman that gave thee milk, comme dit la Mère Louve à Mowgli, dans Kipling. Ah ! oui, ça, ça !…
» Je ne l’ai jamais oublié. Mais ce regard de la Coniaguie qui m’a donné du lait, je l’ai retrouvé, il y a un an, dans les yeux de madame Vaubelle penchée sur moi, à l’hôpital. C’est ça qui m’a attaché à elle. C’est ça qui m’a fait espérer. J’ai cru comprendre qu’au fond de toutes les femmes, et de tous les hommes, demeurent des sentiments très primitifs, élémentaires, sur lesquels on pourrait s’entendre. Et alors, alors !… Ah ! mon vieux, ce serait le rêve. Devenir un homme comme tout le monde, au lieu d’une espèce de monstre, un solitaire qui, toute sa vie, a vécu, uniquement vécu, par son cerveau, ses muscles et sa volonté !
Le lendemain matin même, je courus rapporter ces confidences favorables à madame Vaubelle. Elle revenait de la messe.
— J’y vais tous les jours, me confia-t-elle. Au temps de mon mariage, je n’y allais que le dimanche. Mais quand « il » a failli mourir, à l’hôpital, j’ai pris l’habitude. J’ai fait vœu, même, si vous voulez savoir, de continuer toute ma vie, s’il guérissait.
Ainsi, dans le temps qu’elle commettait l’adultère en esprit, dans le temps même qu’ensuite elle l’avait commis dans sa chair, elle n’avait jamais conçu que c’était un péché, ce qu’elle demandait au Seigneur, et que sa prière, les intentions mêmes de sa prière au pied de l’autel, n’étaient qu’un sacrilège. Il ne pouvait y avoir de péché, puisqu’elle aimait ! Dieu et son désir ne pouvaient être que d’accord. Je me promis de faire savoir à Partonneau qu’en cela encore elle était près de l’humble Africaine à peine entrevue par lui, une des fois qu’il agonisait ! Ah ! certes, Suzanne Vaubelle était aussi simple, aussi primitive. Chez elle, l’instinct, le sentiment étaient tout : la raison, la civilisation, la morale, les dogmes, passaient sur elle comme l’eau sur de l’huile. De même, souhaitant peut-être la fin de l’époux qui la battait, l’Africaine allait en cet instant planter un clou dans le fétiche de son village pour lui dire : « Rappelle-toi de faire mourir cet homme ! »
… Il était onze heures. Et voilà que toutes les cloches, dans toutes les églises, commencèrent de sonner. Elles évoquèrent pour moi, une seconde, le premier jour de la guerre, le tocsin dans les campagnes, le terrible tocsin qui criait aux hommes : « Allez, on vous veut, c’est l’heure du massacre ! » Mais, cette fois, c’était l’anti-tocsin, c’était l’armistice. Il était signé. Quinze cent mille de ces hommes étaient morts, mais non pas en vain. Ils avaient vaincu. Leurs os avaient vaincu ! Voulant courir chez Partonneau, me réjouir avec lui, je me sentis lié, roulé dans une vague de foule. Tout le monde était dans la rue. Vous vous souvenez, n’est-ce pas, vous vous souvenez ! C’était un délire immense, une ivresse de joie, de cauchemar fini, qui faisaient couler les larmes. On s’embrassait. On embrassait n’importe qui. Dans un tourbillon humain, à une station du métro, une femme m’embrassa, une jeune femme du peuple, aux yeux égarés, dont les bras s’ouvraient, dont le corps s’offrait à moi, à tous. Et, baissant la tête pour recevoir le baiser que je lui rendais, comme la vieille amante dans le Bel-Ami de Maupassant, elle enroula quelques-uns de ses cheveux autour d’un bouton de mon pardessus, et tira, pour que cela lui fît un peu mal, pour avoir un peu mal dans une occasion telle : sublime conception de vouloir mêler la douleur physique à la joie du cœur, de les confondre, comme pour un enfantement ! Moi-même, j’avais les larmes aux yeux en arrivant chez Partonneau.
— L’armistice est signé ! La guerre est gagnée !