Il fumait sa pipe bien tranquillement. Il n’avait pas même ouvert sa fenêtre pour voir ce spectacle qu’on ne reverra plus jamais, cette fête spontanée du triomphe.
— Il paraît, fit-il, il paraît…
— Tu n’as pas l’air d’en être sûr ?
— Si, si !… On rédige aujourd’hui le bulletin de victoire. Je connais ça. Il faudrait savoir ce que c’est que la victoire. C’est tellement différent, selon l’idée qu’on s’en fait !
» … Une fois, j’accompagnais une colonne dans l’ouest sakalave, à Madagascar. Une belle colonne, tu sais, avec deux batteries de montagne, et tout ce qu’il faut pour la majesté des opérations. Vers midi, un jour, des coups de feu partent de la brousse. Ennemi invisible, naturellement, mais pas un homme atteint. Ça n’empêche pas de disposer les deux batteries dans l’ordre indiqué par le règlement d’artillerie le plus récent, de diriger deux ou trois volées d’obus sur un point également indiqué par le règlement, et d’envoyer ensuite une compagnie pour voir. Personne. L’ennemi avait pris la fuite. C’était donc une victoire, on rédigea le bulletin de victoire. Bon ! Le lendemain, à la même heure, nouveaux coups de fusil, mais, cette fois, une douzaine de tirailleurs amochés. On enlève les morts, et le toubib s’arrange comme il peut avec les blessés ! Sais-tu ce qu’il leur trouve dans la peau ? Les débris des obus qu’on avait tirés la veille. Les Sakhalaves avaient de la poudre pour nous faire la guerre à leur manière, mais pas de balles pour charger leurs pétoires. Et ils n’avaient fait la première attaque, vingt-quatre heures auparavant, tirant à blanc, que pour qu’on leur tire dessus, pas à blanc, et se procurer de la mitraille. Alors, ne crois-tu pas que ce jour-là, eux-mêmes n’avaient pas de leur côté rédigé leur bulletin de victoire ? Eux aussi, ils avaient réalisé leur but de guerre. Quand il y en a un qui joue aux échecs, l’autre aux dames, et l’un contre l’autre, ça peut arriver. Demande-toi, si tu es intelligent, si les Boches, à cette minute, ne rédigent pas leur bulletin de victoire. Si les buts sont différents !
— Mais quels buts ?
— Penses-tu qu’on fasse la guerre, à l’époque où nous sommes, pour des morceaux de terre ! Aux colonies seulement : dans les patelins où prendre la terre, c’est s’approprier l’homme qui est dessus, sa puissance de travail. Mais en Europe ! On se fait la guerre pour augmenter sa propre puissance de production, de richesse, de possibilités de richesses, et diminuer celle de l’adversaire. Les Boches ont détruit la nôtre, pour dix ans, vingt ans. Ils ont gardé la leur. Voilà…
— Mais ils paieront, ils doivent payer !
Partonneau siffla.
— As-tu jamais vu quelqu’un payer quand il ne veut pas ?… Non, vois-tu, nous avons gagné la guerre, mais les Boches ne l’ont pas perdue.