Je me suis rappelé cette conversation, plus tard !… A ce moment, je me contentai de plaindre Partonneau ; sans doute il était en cet instant le seul, de tous les Français, à ne pas demeurer convaincu que la victoire était la victoire, qu’on aurait du vaincu tout ce qu’on voudrait, qu’on lui dicterait sa volonté. Je pensais avec pitié : « Il est de ceux à qui la guerre a donné la tape. Alors, il se regarde, et juge la France d’après lui. » Lui aussi, au cours de son existence, il avait gagné ses guerres, toutes ses guerres. Maintenant, il était fatigué, il était… il était fini ! Il penchait donc à décider que sa patrie lui ressemblait ! J’en souffrais comme d’une humiliation personnelle ; je l’aimais, je l’admirais tant ! Durant de si longues années, les années d’avant-guerre, les années où l’on était « le vaincu », il avait si pleinement personnifié pour moi le Français qui ne désespérait pas, qui n’avait pas bavardé sur des ruines, et agissait, montrant que nous étions encore et toujours des mâles ! Il parut pénétrer ma pensée.

— Tu es en train de te dire que je ne suis plus qu’une vieille gloire, n’est-ce pas : la même chose qu’une vieille lune ? Possible. Tu verras si toi-même tu vieillis comme tu aurais vieilli, sans la guerre. Ceux qui profiteront d’elle, ce sont les générations trop jeunes pour l’avoir faite, rappelle-toi : parce que celles-là verront le monde nouveau comme il est, tandis que pour nous, les vieux, et pour tous ceux qui l’ont faite, nous resterons toujours empêtrés dans le souvenir de ce qui a été, et que ça nous gênera pour comprendre. Nous n’avons qu’à nous laisser manger.

— Manger ?

— A lâcher de bonne grâce la place qu’on nous enlèverait de force, si tu veux. Prendre sa retraite, enfin. Notre rôle est fini, mon vieux, bien fini… Voyons, raisonne ! Tu noircis du papier, toi. Eh bien : des écrivains qui s’étaient fait un nom avant 1815, quels sont ceux qui ont continué à exister, je veux dire à être lus, après Waterloo ? Les conditions de la société étaient nouvelles, ils n’ont pu s’y adapter. Nous ne nous adapterons pas davantage.

Je refusais d’accepter un seul mot de ce qu’il considérait comme des vérités attristantes, mais incontestables. Ce n’est que pour arriver à mon but, sur un autre terrain, que j’accordai :

— Soit, la retraite. La tienne sera belle : presque jeune encore, devenu un ancêtre, un des créateurs de la plus grande France, comme disent les faiseurs de phrases. Et, avec la gloire, l’amour, la fortune même.

— L’amour, la fortune ?…

— Madame Vaubelle. Un signe de toi et elle t’apportera tout cela.

Il ne répondit pas.

— Voyons, Partonneau, il faut te décider, il faut que ce soit oui ou non, et rapidement. Agir d’autre façon, à l’égard d’une telle femme, ce serait de la malhonnêteté. Tu n’es pas comme les autres, et c’est pour cela qu’elle t’aime, mais tu n’es pas un mufle.