C’était un de ces jours de lumière, comme il n’en est que sous le ciel de l’île de France, d’une telle limpidité qu’ils donnent l’impression de tout voir et de tout aimer, parce qu’on distingue tout, légèrement, sans efforts. Sans dire quoi que ce soit d’important, j’entends qui tînt aux deux sujets dont, seuls, nos esprits pouvaient s’occuper : cette fin brusque et angoissante de Blazeix et la résolution qu’il fallait enfin que prît Partonneau à l’égard de madame Vaubelle, presque silencieusement, à pied, nous gagnâmes le bois de Boulogne, puis cette rive de la Seine devant laquelle, au delà de l’eau grise ou diaprée des couleurs du prisme par les essences subtiles suintant de la coque des vieux bateaux charbonniers, assomptionne Saint-Cloud et son coteau. Il n’est guère que les gens qui sont allés très loin, qui sont allés partout, pour savoir apprécier, pour oser apprécier ce qui peut chaque jour s’offrir au regard. Je connaissais l’affection de Partonneau pour ce paysage ; il l’estime un des plus aimables du monde. Nulle part en France, ni ailleurs, la nature n’épouse plus harmonieusement l’œuvre des hommes. Pas de maison qui ne lève la tête à travers une touffe d’arbres comme un petit oiseau le bec au-dessus de son nid. Le clocher même de la petite ville, bien que tout neuf et trop maigre, fait « à l’économie », ne parvient pas à déparer cet ensemble, exquis à toutes les saisons de l’année — soit que les frondaisons portent leur audacieuse parure printanière ou les somptuosités plus lourdes et brûlantes de l’automne, soit que les branchages lointains, l’hiver, apparaissent lilas sur l’horizon, ou d’un blanc rose, très tendre, s’il a neigé. Par surcroît, ajoute Partonneau, on peut aller voir ça quand il vous plaît ; et les Japonais, qui sont des hommes sages, nous enseignent qu’il n’y a de vraiment belles que les belles choses qu’on a sous la main, qu’on fréquente à sa convenance ; des autres, on ne garde qu’une impression de rareté, on les a vues pour en parler, plus que pour en jouir.

Il faut traverser une petite pelouse et gagner le bord de la Seine, où personne jamais ne va. Alors, vous pouvez rester tout seul, avec cette jolie chose toute à vous, comme un millionnaire ; vous en êtes le maître. A cette époque, on trouvait là une espèce de ponton, abandonné depuis dix ans. Une crue plus tard l’a emporté ; du reste il tombait en ruines. Sur ce ponton demeurait un banc, mal sûr, à la vérité : la prudence commandait d’éviter le milieu pour ne s’asseoir que sur les extrémités au-dessus des piédroits. C’est ce que nous fîmes, Partonneau et moi. Ainsi, nous avions l’air de jouer à je ne sais quel jeu puéril, nous regardant, mais sans nous rapprocher.

… Et Partonneau prononça très doucement, comme on soupire :

— C’est ennuyeux de quitter ça aussi !

Jamais encore il ne m’avait parlé de rien de pareil.

— Comment, lui dis-je, tu repars ?

— Non, non, je m’en vais…

Vous ne comprenez pas la différence ; cela doit vous paraître un propos d’imbécile. « Partir » ou « s’en aller » ont toujours passé pour des synonymes. Mais j’avais tellement l’habitude de son esprit, et de l’entendre à demi mot ! « Partir », pour lui comme pour moi, cela signifiait l’aventure devenue naturelle, l’exercice du vieux métier, l’océan traversé, puis la « mission » quelque part, ou bien le poste n’importe où, la besogne administrative chez les noirs ou les jaunes, le proconsulat colonial, quoi ! avec sa monotonie, ses bâillements, mais aussi ses rudes plaisirs, que vous ignorerez toujours, vous les gens d’ici, vous les « éléphants ! » S’en aller, ce n’est pas la même chose, c’est même le contraire : c’est abandonner. Partonneau abandonnait, voilà ce qu’il voulait dire. Il quittait à la fois Paris et les colonies.

— Alors, où vas-tu ?