— Pour tuer le vieil homme, dit-il, farouchement. Pour finir de le tuer… Ah ! je le croyais bien en train de mourir… Chaque jour, quand je vais à cette île, mes souvenirs deviennent plus impersonnels, plus dépouillés de tout ce qui était moi, mes déductions, mes ambitions, ma… ma philosophie, comme tu dis. Il a fallu que tu viennes : c’est une rechute !

— Une rechute ?

— Je veux mourir en paix, entends-tu ! Je veux mourir en esprit, d’abord, arriver à la mort sans regrets, sans désirs… C’est peut-être encore là une chose que m’a apprise l’Extrême-Orient : mais il faut que je ne sache même plus d’où ça me vient. Il n’y a qu’à cette condition que ça fera corps avec moi : non plus une doctrine, alors, un instinct.

— Et de la sorte tu t’imagines que tu mourras heureux ?

— Je suis sûr, fit-il, d’une voix redevenue toute neutre, de ne pas mourir malheureux. L’homme raisonnable n’en saurait souhaiter davantage… Allons, viens prendre un verre de bière, avant de nous quitter ! Tu te souviens, c’était aussi l’usage, là-bas…

Il me versa la bière, dans la cuisine-salle-à-manger. Nous demeurâmes longtemps muets.

— Partonneau, tu te suicides !

Il haussa les épaules. Puisque c’était ça qu’il voulait : anéantir progressivement les parties supérieures de son être, devenir une espèce d’animal, puis de végétal humain, puis rien…

— Et… cette promenade quotidienne à ton étang, c’est tout ce que tu fais ?

— Presque. Je dors beaucoup, je mange le plus que je peux. Le soir, en hiver, je vais chez le forgeron, comme tu as vu : ces paysans m’enseignent combien peu de pensées suffisent à un homme. C’est très salutaire.