« … Les territoires de la Haute-Volta seront organisés en gouvernement autonome, relevant du gouvernement général de l’Afrique occidentale. M. Hesling est désigné pour remplir les fonctions de lieutenant gouverneur. »

— … Tu te rappelles, le petit Hesling à Madagascar, il y a vingt-sept ans ? Il était arrivé avec sa mère, la veuve d’un général, je crois. Un gosse, un vrai gosse, un bon petit qui ne savait rien de rien. Moi, je me demandais si on en tirerait jamais quoi que ce soit. C’est Gallieni qui l’a dressé. Il avait de la bonne volonté, le gosse, et un cerveau frais. Il s’est formé, il aime l’ouvrage… Ah ! il s’y entendait, Gallieni, pour le dressage ! C’était amusant à voir, ça faisait vivre !… On dit que c’est lui qui a gagné la bataille de la Marne. Moi, je m’en fous… Je vais te dire : ce sont les Allemands qui l’ont perdue. Et ils l’ont perdue parce qu’ils se croyaient certains de la gagner, de même que nous perdrons la prochaine bataille dans soixante ans — ils sont idiots ceux qui croient à la guerre pour maintenant — parce que nous serons sûrs aussi de la gagner. C’est toujours comme ça, c’est une loi historique. Le vainqueur devient le vaincu, parce que, d’être vainqueur, ça vous donne une cervelle de crétin équestre et aristocrate… Non, non, le vrai Gallieni, c’est le Gallieni colonial : un proconsul ! Un bougre qui savait que les armes, c’est un outil, un outil indispensable, mais que, une fois qu’il a servi, il en faut d’autres. Avec ça, le sens de l’imperium : « Je veux la paix, d’abord parce que c’est plus joli à voir, mais aussi parce que c’est moi qui la fais, et que ça me permet de commander à tout le monde, au lieu de commander seulement à des militaires. »


Partonneau était redevenu l’ancien Partonneau. La mauvaise graisse était sortie je ne sais comment de ses joues. La voussure de son dos avait disparu. Ses fortes mandibules mâchaient et jetaient les phrases par saccades, avec des ellipses formidables, et toujours ce passage fantasque et lumineux, immédiat, des choses coloniales aux choses européennes, françaises, qui, toute son existence, avaient fait l’originalité de sa philosophie. Il s’interrompit :

— … Hein ? Hein ? Tu vois, je ne suis plus qu’un vieil imbécile !

… Au moment où je me réjouissais de le retrouver !

— Si ! Un vieil imbécile. Un retraité gâteux qui lit l’Annuaire… Je m’amuse à le regarder sur une carte en relief au lieu du machin à couverture bleue, voilà tout… Quand je suis arrivé ici, et que j’ai arrangé cette île comme tu la vois, je lisais encore des communications, des rapports envoyés par les types de là-bas — tiens, le bouquin de Gautier, sur le Sahara ! — et je suivais tout ça sur ce relief… Mais, maintenant, ajouta-t-il avec satisfaction, maintenant c’est fini. Je ne lis plus que les nominations, l’Annuaire

— C’est pour ça que, des publications que tu reçois, il n’y a que les plus anciennes qui soient coupées ?

— Pour ça !… Et je vais me désabonner. C’est encore un fil. Il faut le trancher.

— Mais pourquoi, pourquoi ?