Il n’avait pas songé, dans sa propriété, à « faire jardin » ou même « potager », ce qui est d’ordinaire la première préoccupation des coloniaux. Les arbres du verger, non taillés, ne donnaient plus de fruits. Des vaches paissaient dans son pré, mais je savais, depuis la veille, qu’elles ne lui appartenaient pas. Du reste, il ne regardait rien, ne me montrait rien. D’un pas plus vif, il me conduisit jusqu’à l’étang qu’il avait fait creuser.

Alors, je vis ! Je vis la fameuse « carte de géographie » dont m’avait parlé l’aubergiste… C’était, au milieu de l’étang, une île artificielle, en forme de planisphère, une image aplatie, déroulée du globe terrestre, où l’eau de cette mare figurait l’océan. Tout ce qui n’était pas les colonies françaises avait été négligé, demeurait nu, ou couvert d’herbes folles. Mais toutes nos possessions, toutes, Indo-Chine, Madagascar, Afrique du Nord, Afrique occidentale, Congo, et les îles, Guadeloupe, Martinique, Réunion, Tahiti, la Calédonie, les Touamotou, les Marquises, Saint-Pierre et Miquelon, jusqu’aux Kerguélen avaient été minutieusement modelées, reproduites dans leur forme et les variations de leur altitude, avec leurs fleuves, leurs ports, les villes de l’intérieur, les postes, la délimitation même des provinces et des cercles. Sur la rive, une sorte de monticule, également artificiel, portait un banc. Partonneau s’y assit, dépliant le Journal Officiel et les Tablettes.

— Tu permets ? fit-il d’une voix presque implorante, vergogneuse. C’est ma seule distraction quotidienne… Et elle me manque, quand je ne l’ai pas !

Il lisait :

« Mouvement dans la magistrature coloniale. »

«  — Ça, les magistrats, je m’en fous… Pourtant, il faut savoir…

« … M. Dumoulin, procureur général à Tananarive, est admis à faire valoir ses droits à la retraite… »

— Tu te le rappelles, ce vieux Dumoulin ? A la fin, il avait fini par y comprendre quelque chose. La preuve, c’est qu’il avait des ennemis, au lieu de passer pour un pur crétin, inoffensif… Maintenant, il s’en va. Il s’en va comme moi je m’en suis allé…

« … M. Le Prieur, juge de paix à compétence étendue à Lang-Son (Indo-Chine), est nommé juge d’instruction à Hanoï. »

— … L’avancement, le bel avancement !… Mais Lang-Son ! Lang-Son, pourtant ! Les jolies montagnes, tu sais, les montagnes aux coupes nettes, pathétiques, les champs de badiane qui sentent si bon — et les histoires de contrebande de l’opium avec les Chinois, qui étaient si drôles… Et la route de ravitaillement des postes-frontières, par That-Khé et Cao-Bang jusqu’au Fleuve Rouge, à travers des paysages de baie d’Along mise à sec, où la pluie mille fois millénaire taillade des pyramides qui portent elles-mêmes des milliers de petits pains de sucre, portraits en miniature de ces grands pitons pointus… Des grottes qui s’enfoncent au diable sous terre, des rivières qui coulent dans les cañons à pic, à six cents mètres en contre-bas… Calcaire liasique… Et, dans ce calcaire, j’ai trouvé des veines de mica, un paradoxe géologique. On m’a contesté ça : le mica ne devrait exister que dans les terrains cristallins…