— J’irai te demander à déjeuner demain.

— Bon. Si tu veux… A demain…

Et je m’en fus coucher dans la triste auberge.


On nous avait dit, la veille, que Partonneau avait « aménagé » la ferme où il s’était si singulièrement venu cacher. A peine s’il était possible de s’en apercevoir. « Désaffecté » eût été un terme plus exact. Délibérément, il laissait tomber en ruines les communs, l’étable, le toit aux fourrages. Toutefois, il avait pris soin de faire tracer une allée pavée qui traversait la cour, de la porte charretière à l’entrée du bâtiment d’habitation. Trois pièces seulement. La première servant à la fois de cuisine et de salle à manger, la seconde étant sa chambre à coucher, la troisième son bureau, si l’on peut, d’après ce qu’on va voir, employer cette expression. Les livres et les cartons à dossiers étaient restés empilés le long des murs depuis l’arrivée de Partonneau, sans qu’il daignât les honorer d’un classement sur des rayons ou dans une bibliothèque. Sur la table — une de ces lourdes et longues tables, faites d’une seule bille de hêtre, comme on en trouve dans les fermes — je reconnus, entassés, tous les fascicules des bulletins des sociétés scientifiques dont Partonneau était resté membre. Seuls, les plus anciens avaient été coupés. Il s’avérait que leur destinataire n’avait pas même ouvert les autres. Il n’en était pas de même, ce qui me frappa, du Journal Officiel et des Tablettes des Deux Charentes, feuille locale qui publie régulièrement les affectations militaires, les départs des fonctionnaires coloniaux et des officiers de la marine de guerre, et qui semblaient avoir été compulsés quotidiennement.

Le mobilier de ce logis me parut encore plus succinct que celui de l’appartement que Partonneau avait occupé à Paris. Quelques armoires campagnardes, du type le plus courant, en poirier, des chaises de paille et un lit de camp, le même lit de camp qui avait suivi en tous lieux ce fier vagabond, drapé d’une couverture verte, d’un vert de drap de billard, la même aussi qui l’avait accompagné partout. La soulevant, je ne vis pas trace de draps ; sans doute cet ascète désabusé continuait de coucher à même la sangle, roulé dans ce rude lainage, comme il avait fait durant trente années sur toutes les pistes du monde. Le matelas cambodgien échappa longtemps à mes regards. Je le découvris, dans un coin du bureau, supportant des livres poussiéreux. Il était évident qu’on ne l’avait pas déplié depuis l’emménagement. D’ailleurs, l’odorat le plus subtil n’eût pu déceler nulle part la plus faible trace de cette odeur persistante de chocolat bouilli et de noix confite que laisse l’opium. Non, non, Partonneau ne s’était pas mis, ou remis, à la fumée noire. Ce n’était pas à elle qu’il demandait de peupler sa solitude, de le confirmer dans son renoncement. Ce n’était pas à elle qu’il devait cet air d’absence, de demi-sommeil, l’espèce de relâchement que je distinguais dans toute sa personne, la voussure de ses épaules, l’affaissement de ses muscles, autrefois toujours bandés.

Les mystiques ont décrit, avec une minutie scrupuleuse et déchirée, ce mal de l’âme qu’ils appellent l’acedia : un sentiment affreux de vide et de sécheresse quand ils ont perdu l’extase, quand leur Dieu ne vient plus à leur prière, à leur appel. C’était ce sentiment de vide que j’éprouvais à cette heure. Partonneau était là, et je ne le retrouvais pas. Il répondait à toutes mes questions avec une justesse automatique, non pas comme s’il eût été au-dessus du monde, le dominant et s’en séparant, mais de façon unie, médiocre, sans une seule de ces terribles formules où, jadis, il résumait un jugement décisif et inattendu. N’importe quel petit bourgeois de petite ville eût tenu la même conversation, dans les mêmes termes. Ce fut en vain que je tentai d’amener sur le tapis les souvenirs mêmes que nous avions en commun, et l’œuvre de sa vie. Il répondait, l’air fermé : « Oui, n’est-ce pas, oui… », ou bien « Vraiment ? Tu dis ? » Cependant, alors, il me semblait discerner dans son regard, venant de très loin, et refoulé, maîtrisé, chassé, le feu brûlant d’une ironie douloureuse, ensanglantée. Mais je ne puis dire qu’il parût triste, ou même mélancolique : le calme lisse, et pourtant gonflé, d’une mer qu’on a vaincue en filant de l’huile. Sa réplique la plus fréquente était : « Pour quoi faire ? » — « Tu fumes encore, quelquefois ? » — « Non. Pour quoi faire ? » — « Tu as lu les articles de Rollin sur le Maroc espagnol, dans le Bulletin de l’Afrique française ? » — « Non. Pour quoi faire ? Hein ? Tu dis que c’est intéressant ?… »

Le déjeuner qu’il m’offrit fut copieux et même délicat pour un repas campagnard, ce qui me surprit assez. Autrefois, c’était un reproche que je lui faisais de ne pas attacher une importance suffisante, même en Europe, aux plaisirs de la table. Il y avait là chez lui plus que sobriété : indifférence, ignorance, manque d’intérêt, sauf bizarrement pour des friandises goûtées aux jours de son enfance, telles que « la pompe », la tarte épaisse de son Auvergne natale. Maintenant, il buvait et mangeait beaucoup, semblait aimer s’attarder à table. A la fin du repas, il se versa plusieurs petits verres d’un marc qu’il me recommanda. Ses yeux se firent plus brillants — je dois écrire, chose injurieuse en parlant de lui, plus intelligents. Il parut même manifester quelque chose qui ressemblait à un besoin d’activité, ou à un désir honteux que ma présence l’empêchait de satisfaire. Il se décida :

— Veux-tu faire avec moi le reste du tour du propriétaire ?… Ça nous dégourdira les jambes.

… Avant de partir, il mit dans sa poche le Journal Officiel et les Tablettes des Deux Charentes.