» C’était là que nous étions allés, Billy Hook et moi. Je ne l’ai jamais revu, Billy Hook, le subrécargue anglais, mais il doit être encore de ce monde : la boisson ne faisait rien sur lui, et pourtant il buvait effroyablement, toujours calme, clair, lucide, solide, ses pupilles de chat sauvage seulement un peu agrandies. Il n’y a plus guère que les Anglais au monde qui, quand ils commettent certains actes, ont l’idée du péché et se croient damnés. Lui, Billy Hook, se croyait damné, irrémédiablement, parce qu’il était protestant, Anglais par-dessus le marché, et que c’est une religion et une race où personne ne croit qu’on peut se racheter par la confession et le repentir. Il faut que la grâce descende et opère toute seule. Or, Billy Hook se croyait au-delà de la grâce, oublié, perdu, et ça lui donnait une extraordinaire fermeté dans la mauvaise conduite. Je ne sais même pas, du reste, s’il s’amusait beaucoup, à vivre comme il vivait, à faire ce qu’il faisait : il fallait qu’il vécût comme ça, voilà tout. Il restait froid, toujours froid, à la manière d’un capitaine de football qui veut gagner une partie.
» … Comme nous étions en train de prendre un whisky and soda, un matelot albanais entra dans le bar : un petit, maigre, avec des yeux fous. Il dit à madame Coxon, après avoir commandé un siphon de limonade gazeuse :
» — Miss Clary ?
» — Elle n’est pas là, deary, elle n’est pas là, dit la vieille dame, mais il y a les autres ladies.
» L’homme ne répondit pas. Il prit lui-même le siphon et un verre sur le bar, et alla s’asseoir devant une petite table, au fond de la salle.
» Et cela rendit la mémoire à Billy Hook. Il prononça tranquillement :
» — Il faut pourtant que j’aille la rejoindre, là-haut !
» C’était un des règlements de cette maison-là, un très drôle de règlement, mais assez fréquent à ce qu’il paraît dans les pays d’Angleterre. On ne buvait pas dans les chambres. Madame Coxon y tenait la main rigoureusement. Billy Hook avait dit à madame Coxon :
» — Clary est à moi, ce soir.
Et il l’avait emmenée quelque part, là-haut. Mais toutes les demi-heures, il redescendait l’air bien tranquille, et prenait un nouveau whisky and soda, en causant d’autre chose, tout debout devant le bar, sans se soucier de celle qu’il avait payée, même pour lui offrir un verre. Billy Hook, c’était un homme qui ne pensait qu’à lui, par principe. Et quand il eut annoncé « qu’il allait rejoindre Clary », il ne parut guère plus pressé. C’était à elle d’attendre, et madame Coxon savait qu’il était bon client. Elle n’insistait pas. Le matelot albanais était demeuré assis à sa petite table, devant son verre de limonade gazeuse. Personne ne s’était aperçu que, depuis les dernières paroles de Billy Hook, il avait enlevé ses souliers. Et on ne le vit pas sortir de la pièce. D’ailleurs, quand on l’aurait vu : il avait payé, il était parti, quoi d’étonnant ? Il avait ôté ses souliers, ça c’était plus curieux ! Mais s’il fallait faire attention à toutes les fantaisies des gens, une nuit de bordée à Port-Saïd !