» Tout à coup, on entendit un cri, un de ces longs cris affreux, plus longs qu’une respiration humaine, et ressemblant — je vous demande pardon, mais je ne trouve pas d’autre comparaison — au long mugissement d’une locomotive qui traverse une haute tranchée en faisant siffler sa vapeur. Et, supposons ensuite que la locomotive entre dans un tunnel ? Le bruit ne s’arrête pas de lui-même, il est jugulé. Ce fut ça ! On dit que la peur dégrise. C’est un mensonge. Il y a des ivrognes à qui elle serre le cœur de telle façon, qu’ils en tombent sur place, ou pire. De ceux qui étaient là, il y en eut deux qui sortirent. On entendit des hoquets. Les autres montèrent l’escalier les uns sur les autres, Billy Hook en tête ; et ils étaient mêlés aux Américaines, aux belles Américaines rousses, en toilette de bal, qui hurlaient. Aux étages, on entendait des pas nombreux aussi, des pieds nus qui couraient dans les couloirs : des pieds d’homme, des pieds de femme.

»  — C’est de chez moi que ça venait, dit Billy Hook.

» Sa voix était un peu plus brève que de coutume, mais il avait dit « chez moi », au lieu de « chez Clary », par habitude de tout prendre et d’être chez lui partout.

» Oui, c’était chez Clary, et elle avait crié trop tard ! Je la vois encore, cette chambre, avec ses murs peints à la chaux, contre lesquels des gravures en couleurs éclataient trop fort ; ses dalles de marbre blanc et noir, en losange ; le lit de cuivre, tout bouleversé, et un fauteuil d’osier, laqué en ripolin vert. Clary n’avait même pas eu le temps de quitter ce fauteuil, où elle attendait… Un couteau, d’un seul trait, lui avait tranché les carotides… Elle n’était vêtue que d’une chemise de soie noire, qui plaquait sur son corps très blanc. Sur sa gorge, un collier de filigrane d’or du Soudan brillait par taches au milieu du sang. Quelqu’un éleva la voix pour rappeler les yeux drôles du matelot albanais, et le son de sa voix. Tout le monde dit :

»  — C’est lui… Il n’a pas eu le temps de descendre. Il est dans la maison.

» On renversa les lits. On brisa des armoires à coups de pied. Des gens éventraient les matelas, et on ne trouvait rien. Rien non plus sur la terrasse : une espèce de nappe en ciment, toute vide, et blanchie par la lune. Mais, en regardant la balustrade, Billy Hook aperçut deux mains crispées. Il se pencha. Le matelot albanais était là, suspendu, le corps dans l’abîme. Billy Hook le prit par le col de sa vareuse et hala ! D’autres arrachèrent les mains de la balustrade, et l’homme qui avait tué apparut. Il claquait des dents. Ses joues lui étaient rentrées dans les mandibules, comme s’il était subitement devenu très maigre et très vieux. On ne distinguait plus dans sa figure que son nez aminci, très long, et deux trous pâles : le regard de ses yeux de peur sous la lune.

» On l’aurait tué sur place, et je n’y voyais aucun inconvénient, mais deux policemen de Port-Saïd étaient survenus : deux fellahs bruns, habillés en soldats européens : ils étaient fiers d’arrêter un blanc ! Ils mirent la main sur l’homme.

»  — C’est vous ? lui dit Billy Hook en anglais, c’est vous qui avez fait ça ?

» L’anglais est une langue où on ne peut dire que « vous » dans les plus grandes crises, et cela donne de la politesse aux paroles. L’autre répondit :

»  — Oui, c’est moi… Et pourquoi ne vous ai-je pas tué plutôt qu’elle ?… Je ne sais pas… je ne sais pas…