Barnavaux fumait une cigarette, sans rien dire. Il vit que j’étais tout pâle.

— Voulez-vous partir ? me dit-il. Ça n’est pas propre, hein ?

Mais à ce moment la figure de Ti-Soï s’éclaira. Il regardait une jeune femme qui s’était mise sur son passage. Elle avait deux chaînettes au cou, l’une de perles d’ambre, l’autre de perles d’argent, et sa tunique bleue était toute neuve, comme pour une noce. Cette race annamite a quelque chose de tellement frêle que si les hommes ont l’air de femmes, les femmes ont l’air d’enfants. Celle-là se prosterna cinq fois devant le condamné, mais sans qu’un trait de sa figure remuât. Il s’agitait pourtant peut-être beaucoup de sentiments dans sa poitrine, mais elle ne devait à ce moment manifester que le respect. C’était un salut rituel, ça se voyait. Ti-Soï, au contraire, mit la main sur cette tête prosternée, en souriant.

Barnavaux siffla.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.

— Ça n’est pas ordinaire, dit Barnavaux entre ses dents. Non, ça n’est pas ordinaire ! Cette femme, c’est Ti-Haï, sa congaye, sa femme, et c’est elle qui l’a livré.

— Celle qui a touché les mille piastres de la mise à prix ? fis-je stupéfait.

— Oui, dit Barnavaux.

Le bourreau travaillait toujours à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait. Je veux dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner : il avait tout naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous avez jamais vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné quand on échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux dire. Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre. Je vis plus tard à quoi servait le piquet.

— C’est des choses, dit Barnavaux, qui ne sont pas compréhensibles. Pour mille piastres, — ça fait deux mille cinq cents francs, — elle a livré son homme, la garce ! Et la voilà maintenant qui lui fait des laïs avec des colliers, un kékouan neuf, tout un fourniment qu’il va payer d’un coup de sabre sur la nuque. Et il a l’air de trouver ça tout naturel, il rigole, il ne pense même plus à sa mort quand il la regarde !