» Alors, Ti-Haï, congaye, encore faire laïs, pleurer, et dire : « Moi, bien contente ! »

Barnavaux était un peu ému tout de même. Il me dit :

— Vous comprenez, maintenant ? Ils étaient de mèche, lui et elle.

Je ne répondis rien. C’était trop héroïque, trop au-dessus des paroles. Et Ti-Soï avait fait ça non pas pour sa femme, non pas pour son fils, mais pour son âme à lui, qui reviendrait plus heureuse dormir dans les tablettes d’un bel autel des ancêtres, bien entretenu, dans une maison riche.

La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet. Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs à pleine main. Le cou se tendit… Le bourreau tenait maintenant à deux mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes…

— Han !

Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets, sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou, dans l’air net.

V
DÉPART

Ma vie, ma libre vie asiatique allait finir. Du fond de la province où je m’étais longtemps arrêté, je traversai l’Annam pour m’embarquer à Tourane. C’était le temps où de pauvres indigènes, par centaines, avaient préféré se laisser massacrer, les bras vides, sans armes, plutôt que de continuer à vivre une existence que le poids des impôts leur rendait insupportable. Les routes n’étaient plus sûres, l’administration faisait escorter militairement tous les convois. Barnavaux, que ces événements politiques laissaient indifférent, fut heureux parce que cela lui permettait de m’accompagner jusqu’à la côte.

Et je voulus profiter de mon passage à Hué pour revoir les tombeaux des empereurs d’Annam.