— Toi pas connaisse, dit-il, et vous, les blancs, personne y en a connaisse. Congaye Ti-Soï, beaucoup tot, même chose madame Bouddha (il voulait dire semblable à une déesse). Faire pirate, avant, dans Tonkin, y avait beaucoup bon : gagner sapèques, gagner piastres. Nhaquoués donner riz, poissons, et la-bouzie (des bougies), et le thé, et pétrole-la-lampe. Mandarins donner galette et cartouces fusil. Maintenant, y a pas bon, y a pas gagner. Mauvais, mauvais !
— Je sais ça, dit Barnavaux orgueilleusement : à cause des colonnes Larchant.
Il voulait parler des opérations militaires entamées depuis un an contre le pirate.
— Colonnes Larçant, répondit Hiêp, y a bon. Mais y a pas moyen beaucoup bon. Routes résident, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Missionnaires, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Mais tout ça ensemble, gagné beaucoup bon : pirate crevé la faim !
Lentement, je comprenais sa pensée : les colonnes qui avaient harcelé le pirate ; les routes, tracées par le résident, qui avaient permis aux colonnes de marcher plus rapidement, de resserrer les mailles du filet ; et les missionnaires, avec une discrétion patiente, sollicitant de leurs ouailles des renseignements, suggérant que puisque Ti-Soï n’était plus l’homme puissant, il devenait inutile de rien lui donner.
— Et Ti-Soï plus trouver moyen, continua Hiêp, pas moyen manger, pas moyen cartouces, pas moyen dormir, jamais moyen. Son ventre, même chose un trou ; jambes, bras, dos, même chose vieux mort sans viande (un squelette). Et grand écriteau cloué les arbres : « Vendre Ti-Soï, gagner mille piastres. » Qui ça, gagner mille piastres ? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky ? Beaucoup mauvais, tout ça des salauds, ennemis Ti-Soï.
» Alors, Ti-Soï, un soir, entrer canha congaye (entrer dans la maison de sa femme). Ti-Haï, congaye, faire laïs, bien triste, bien contente. Et lui parler :
» — Faire pirate, fini-foutu. Et qui ça gagner les mille piastres ? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky : beaucoup salauds, beaucoup sales types. Mauvais… Où y en a l’ gosse ?
» Gosse Ti-Soï couché la natte, couché dormir : pitit, pitit, pas encore connaisse faire-marcher, pas connaisse faire-parler. Ti-Soï regarder l’ gosse, dire congaye :
» — Toi y en a faire gagner lui mille piastres. Monnaie beaucoup bon pour l’autel des ancêtres !