— Ça y est, me dit-il. J’ai transpiré. Il n’y a plus qu’à attendre la prochaine fois.

Comme tous les vieux impaludés, il avait l’habitude, il prévoyait lui-même, de façon à peu près certaine, la marche et la durée des crises. Ainsi qu’il l’avait dit tout à l’heure, il ne se frappait pas. Il se plaignit seulement que le major ne voulût pas corser son traitement d’une bonne dose d’ipéca. Ça remet tout de suite, selon lui. C’était, en effet, l’ancienne méthode, et Barnavaux n’est plus tout jeune : il tient pour les vieilles méthodes. Il daigna pourtant reconnaître :

— C’est une bonne drogue, cette quinine, c’est une bonne drogue. Si on ne l’avait pas, qu’est-ce qu’on deviendrait ? Ça serait comme à la Réunion, la première fois que la fièvre est venue.

Il vit que je ne savais pas ce qui s’était passé à la Réunion, et ses pupilles élargies devinrent fières, comme toujours quand il peut m’apprendre une chose.

— Oui, fit-il, c’est une histoire qu’on m’a contée à Tamatave, dans le temps, quand j’y suis arrivé avec Gallieni. Et elle remonte loin. Jusqu’à cette époque-là, peut-être avant la guerre de 1870, la fièvre n’était jamais venue à la Réunion. Personne dans l’île ne savait ce que c’était, excepté ceux qui avaient été la prendre à Madagascar. Et encore, ceux-là, une fois rentrés chez eux, ils guérissaient presque toujours.

» Et voilà qu’un jour elle est tombée, après un cyclone. Du moins, c’est ce qu’ils racontent à la Réunion, les noirs, les métis, les Tamouls émigrés de l’Inde. Les gens sérieux et les médecins ne voulaient pas le croire ; mais maintenant qu’on sait que ce sont les moustiques qui donnent la fièvre, peut-être qu’ils ont changé d’avis. Qu’est-ce qu’il leur faut de temps à ces grands vents fous, pour porter les mouches mauvaises de Madagascar aux îles ? Moins d’un jour, n’est-ce pas ? Elles s’enlèvent avec la poussière, avec les plumes d’oiseau, avec les graines ailées, qui s’arrêtent parfois, venues de si loin, sur Maurice et Bourbon. Et elles ne vont pas, elles, absolument au hasard. Quand ces tempêtes, qui cassent tout, qui démolissent les toits des maisons avec les bateaux qu’elles jettent sur la mer débordante, quand ces saletés d’ouragans les mènent au-dessus d’une terre, elles savent bien se laisser tomber. Elles ferment leurs ailes, et ça aide le sort.

» Et alors on s’est mis à mourir, à mourir ! Surtout les petits enfants : les hommes et les femmes, ceux qui ont fini de pousser leur taille, elle ne les tue pas souvent du premier coup, la fièvre, elle y va doucement, elle fait comme pour moi. Comme pour moi, vous comprenez ce que je veux dire : elle les mange par petits morceaux, et à la fin, on claque d’autre chose. Ne dites pas non, ne dites pas non ! Ça m’arrivera un jour ou l’autre. Et puis, après ? J’ai tout de même vécu mon compte, je sais ce que c’est que les hommes, les femmes surtout, les pays et les choses. Mais les enfants, les tout petits enfants ! Quelle bêtise, quelle horreur, quelle injustice, qu’ils meurent ! Hein ?… Hein ?… Hein ?… »

Il m’avait croché le bras de son bras maigre, et je sentais bien qu’il était hors de lui-même. Ça ne m’étonnait pas. Je les connais par moi-même, les fins d’accès paludiques. Ce n’est pas précisément du délire, mais c’est comme si on avait pris trop vite une absinthe, un jour où il fait trop chaud.

— Les enfants ! répéta Barnavaux. Je vous dis que ces sales mouches les faisaient mourir aussi vite qu’elles meurent. Et les pharmaciens gagnaient ce qu’ils voulaient. Pensez ! On ne fait pas de provision de quinine dans les pays où on ne connaît pas la fièvre. On en garde ce qu’il faut pour… pour les maux de dents, quoi ! Qu’est-ce qu’il peut y en avoir, en ce moment, dans une bonne petite ville de province bien saine, en France, quelque part dans les Alpes ou les Pyrénées ? Mais, s’il arrivait quelque chose on ferait venir ce qu’il faudrait en vingt-quatre heures. Tandis que là-bas, à l’époque dont je vous parle, il fallait plus d’un mois ! Alors le prix de la quinine monta, monta ! Les pharmaciens étaient bien contents. Un, surtout, celui qui faisait déjà les meilleures affaires. La seule chose qui l’embêtât, c’est qu’il avait un petit, lui aussi, son unique, un gosse qui n’avait pas dix mois. Mais il fit comme les gens riches, il l’envoya avec sa mère et sa nourrice noire sur les mornes, dans les hauts, à un endroit où la fièvre ne monte pas. Après ça, il fut plus tranquille et il continua de vendre sa marchandise. Quand il arrivait un client qui lui disait : « Ma petite — ou mon petiot — est bien malade », il songeait que lui, du moins, avait pris ses précautions et que son enfant, plus tard, serait un grand de la terre, un homme qui serait allé étudier en France parce que son père avait eu les moyens.

» Il n’avait pas pensé à une chose. Ces nourrices noires, elles sont toutes les mêmes : il faut qu’elles aient un amoureux. Celle-là faisait semblant de sortir pour promener l’enfant, rien que pour le promener, et elle allait dans la plaine pour retrouver son ami noir, son bounioul ! Ça fait qu’il prit la fièvre comme tous les autres, ce petit ! Il y a des malheurs qu’on n’évite pas.