» Je connus plus tard l’habitude, expliqua Barnavaux. On fouillait les hommes, bien entendu, avant de les descendre au silo ; on leur prenait les jeux de cartes. A quoi ça servait ? Ils redevenaient gosses et jouaient aux billes, à la bloquette, pair ou impair, avec leurs boutons d’uniforme. Voilà pourquoi ceux-là ne les avaient plus. Malterre continua :

»  — C’était tout de même difficile parce que, dans le silo, chacun il avait des fers : doubles fers. Mais enfin, en se la foulant, on y arrivait. Seulement, je me permettrai de le faire remarquer à messieurs les officiers, — il dit ces mots avec élégance, — pour la chose que Bargouille en est accusé ; ç’aurait tout de même été difficile, vu la situation.

» C’est Bonvin qui a commencé à rogner. Il dormait au lieu d’ jouer. Quand il dormait pas, il disait qu’il avait la fièvre. La fièvre, tout le monde il l’a. La fièvre, c’est comme la faim, c’est naturel, c’est régulier, ça va et ça vient, on s’en fout, c’est une santé. Mais lui, Bonvin, il en pleurait. Ça prouve qu’il y avait autre chose, et cette chose-là, on la sentait avec lui. Y avait les fers et l’embêtement. Bonvin finit par dire :

»  — Il fait trop noir ici, nom de Dieu !

» Il ne faisait pas tout à fait noir, puisque le silo était ouvert par en haut. Seulement, la couleur du jour dans le silo, elle était salement fade, à cause de l’odeur peut-être, car ça se mélange, la vue et l’odeur, mais aussi par comparaison avec le ciel, qu’on voyait par le haut du trou. C’était clair, quand on levait les yeux, c’était clair, comme si on avait volé en plein dedans, avec une paire d’ailes. Et quand on regardait ses pieds, naturellement, on les voyait plus, il faisait plus noir.

» C’est Coldru qui a continué. Il a dit :

»  — C’est vrai ! J’ai des inquiétudes.

»  — Pour ton avenir ? qu’a fait Bargouille en rigolant.

» Non, dit Coldru. Dans les jambes.

» Ça n’est pas étonnant qu’on ait des inquiétudes dans les jambes, avec les fers. Tout le monde les sentit quand il en parla, mais pas uniquement dans les rotules ou dans les fesses. On peut pas croire qu’on sente le mal de ses jambes dans la tête, mais c’est la vérité.