Et alors, excepté lui et les petits rentiers, tout le monde alla chez le marchand de vin. C’est là qu’elle se tient, la véritable université populaire : chez le marchand de vin. J’y allai aussi, moi.
Une des belles filles qui nous avaient accompagnés prit une cerise à l’eau-de-vie. Elle prononça d’un air pensif :
— Il a dit que c’était très beau, cette chose-là… l’Odyssée. Mais personne ne peut comprendre pourquoi c’est beau. On n’y voit pas clair. L’autre jour on avait lu Paul et Virginie, il y a un naufrage, la petite se noie… j’en ai encore un frisson dans le dos, c’est chic, ça, c’est très chic. Mais l’Odyssée ! Même les noms, on ne peut pas les retenir.
Le petit anarchiste qui avait pris des notes sur Jomini haussa les épaules. Il affectait de n’assister qu’aux cours de chimie et de sciences exactes : les pauvres ne doivent même pas savoir qu’il y a de la beauté. C’est amollissant. Ils ont besoin de haïr, de se battre, et de prendre, voilà tout. Mais Barnavaux dit en cherchant ses mots :
— Moi, je crois que j’ai compris cette histoire-là, celle d’Ulysse. C’est trop long comme on nous l’a racontée ; tout se complique, parce que c’est un voyage : en voyage il arrive toujours des choses qui ne devraient pas arriver, on se perd, on s’y perd. Mais le fond, c’est si clair !
— Qu’est-ce qui est clair, Barnavaux ? demandai-je.
— Vous le savez mieux que moi, fit-il, d’un air embarrassé. Ulysse, c’est un soldat qui s’ennuie après sa femme. Voilà toute l’histoire. Je comprends bien comment ça c’est passé, parce que ça se passe toujours comme ça. Il s’en était allé très loin, faire la guerre à des gens qui ne parlaient pas sa langue, des sauvages, des types qu’on a le droit de piller, et dans toutes les escales, au retour, il y en avait d’autres que la sienne, des femmes, qui l’arrêtaient.
» Il y a eu d’abord la grande dame, celle qui vivait au fond d’une grotte magique, dans une île, et qui était si riche, et qui était si belle. Et il avait trouvé ça bon d’abord, Ulysse, l’amour d’une grande dame. Elle lui donnait tout ce qu’il y a de meilleur pour manger, du vin tous les soirs. La dame avait de beaux cheveux, elle l’aimait. On le voit bien qu’elle l’aimait, quand elle se fâche contre ceux qui lui disent : « Renvoie-le, il ne peut pas rester ici. » Mais lui, j’ai bien entendu sa pensée : il dormait contre elle, et ne l’aimait pas ! Son pays n’était pourtant pas si beau que le pays de la dame. Chez la dame il y avait des rivières très fraîches, des prairies, des peupliers, des champs de violettes. Ah ! vous ne savez pas comme c’est rare, de l’eau, et des arbres, et de l’herbe bien verte, au milieu de la mer ! J’ai été en Crète ; je sais comme il brûle là-bas, le soleil ! Alors la dame lui mettait les bras autour du cou, elle lui disait : « Je t’ai toujours donné tous tes souhaits et jamais tu ne verras une femme plus jolie. Reste avec moi. Ailleurs trouveras-tu rien de pareil ? » Mais il répondait : « Vous êtes trop haute pour moi. Là-bas, voyez-vous, j’ai une femme qui sera toujours ma vraie femme : quand je lui parle, elle obéit ! » Voilà pourquoi, à la fin, il s’est sauvé sur un radeau. Il a dû avoir très peur, sur le radeau, en pleine mer. Quand on est dans une trop petite barque, les vagues ont toujours l’air de vous écraser, on est au-dessous d’elles, elles noircissent, elles s’embrouillent, elles se gonflent ; on dirait le poil des buffles, à l’endroit où il s’emmêle, au-dessus du garrot, près du cou.
— … Poséidôn aux cheveux bleus ! murmurai-je.