— C’est un bar ?

— Un bar ! Non, fit-il, c’est une Université Populaire. Ça épate les chefs, quand on va dans les Universités Populaires, ils se figurent qu’on y trouve des protecteurs politiques. Alors, au quartier, ils vous fichent la paix ! C’est un truc que j’ai appris à Toulon, dans le temps. Et ils savent y faire, à Toulon, vous pouvez croire.

— Il y aura aussi des dames ?

— Je le suppose, dit Barnavaux… Il y en a toujours…

Cependant il changea de conversation. Cette attitude me fit réfléchir : jadis, il eût répondu que les histoires de femmes, il est inutile d’en parler, parce que ça se sait toujours.

III
L’ODYSSÉE

Voilà pourquoi, le jeudi suivant, je n’oubliai pas d’aller le rejoindre, vers dix heures, à l’Université Populaire. C’est dans un vieux pavillon à moitié ruiné, au fond d’un reste de jardin où trois ou quatre acacias agonisent, leurs troncs tout gercés de misère, leur feuillage tout pâle d’anémie ; car des maisons modernes ont poussé autour d’eux, poussé bien plus haut que leurs cimes rogneuses, meurtries de coups de serpe. Mais ils sont beaux tout de même, tristement, à force d’énergie à ne pas vouloir mourir. Et dans la maison, au siège de l’U. P., comme ils disent, on ne voit rien que les signes d’une pauvreté un peu farouche : une bibliothèque pleine de brochures dépareillées, une chambre qui sent mauvais, et s’appelle un dispensaire, sans doute à cause de quelques fioles égarées sur une étagère ; et enfin une pièce plus grande, qu’une estrade de quelques planches et un rideau passé sur une tringle permettent de transformer en salle de théâtre. Ce samedi, une affiche l’annonçait, M. Ledoux, professeur de l’Université, faisait sa troisième et dernière conférence sur l’Odyssée. Et ils étaient tous là, les habitués de la maison, pour écouter la conférence : les petits ménages de rentiers pusillanimes, à la fois furieusement anticléricaux et stupidement conservateurs, qui fréquentent toujours, et de fondation, les réunions les plus révolutionnaires : phénomène qui semblerait incompréhensible, si l’on ne songeait qu’il s’agit seulement d’économiser les quatre sous de pétrole d’une veillée à domicile ; les pauvres vieilles femmes qui vont à ces parlotes comme elles iraient à l’église, parce qu’elles continuent à avoir besoin d’une église, d’un lieu où on écoute, avec un respect qui repose, des paroles qu’on ne comprend pas : quelques belles filles aussi, devenues un peu anarchistes par genre et vertueuses à leur manière, qui est sublime, après tout : car demeurer vierge et solitaire, ce n’est peut-être pas si difficile que d’accepter l’amour et la maternité, et de continuer à travailler pour vivre ; et quelques jeunes gens qui commençaient à se croire révolutionnaires et antipatriotes, figures de calvinistes modernes, désintéressés, farouches, ardents et durs. L’un d’eux était resté dans la bibliothèque, durant la conférence. Me penchant au-dessus de sa tête, je vis qu’il prenait patiemment des notes sur un volume dépareillé de Jomini, acheté chez un bouquiniste.

— Oui, me dit-il, levant sur moi des yeux brûlants ; on est antimilitariste ; mais il faudra bien savoir faire la guerre, un jour, contre les bourgeois !

Et ça me fit plaisir, vous savez, que cet enfant qui se croyait anarchiste et antipatriote ne rêvât au fond que d’être meneur d’hommes en armes, batailleur et victorieux ! L’essentiel, c’est d’aimer la guerre, il n’y a que ça de sain. Peu importe l’ennemi.

Et pendant ce temps le conférencier continuait à parler, convaincu lui aussi de son apostolat, orgueilleusement fier de « descendre vers le peuple », et montrant à chaque mot qu’il le comprenait cent fois moins bien que le moindre petit vicaire de paroisse ayant six mois de service, ou même n’importe quel sous-officier après huit jours de grandes manœuvres. Il parlait, il parlait toujours. Il disait des choses excessivement intéressantes et parfaitement incompréhensibles. Il décrivait un palais mycénien, à propos des Phéaciens ; il expliquait pourquoi Hermès s’appelait « le Messager tueur d’Argos », et enfin il pleura presque en parlant du miracle grec, qui est que les Grecs ont fait de la beauté sans que personne sache pourquoi. Quand il eut fini de pleurer, il s’arrêta : c’était son dernier effet, de pleurer.