Aux deux extrémités du comptoir d’étain, les petites cuillers aux manches très longs, réunies en gerbes dans des vases en verre côtelé, avaient l’air de fleurs artificielles mal faites et d’éclat trop dur. Il y avait aussi des œufs rouges dans des corbeilles, et presque à chaque minute un client apportait son verre d’absinthe sous un robinet très mince, placé au sommet d’une fontaine en faux argent, isolée comme une île au milieu d’une espèce de vasque. De très haut, l’eau tombait sur la liqueur qui devenait d’abord d’un vert hideux et gâté, puis d’une teinte précieuse et pâle. Des gouttelettes rebondissaient sur les parois du verre, éclaboussant la vasque, et l’homme enfin buvait, presque toujours avec cet air spécial aux vrais amateurs d’absinthe, qui semblent non pas se désaltérer, mais apaiser une faim dont ils défaillent. Jusqu’au milieu de la rue flottait une odeur d’alcool et d’anis, mélange de finesse et de brutalité, qui fait penser vaguement à d’autres impressions à la fois répugnantes et voluptueuses : l’odeur des fleurs dans une pièce où on a fumé, l’aspect de certaines femmes, la vue du sang.

Barnavaux me dit :

— Hein, il sait son affaire, le patron du bar ?

Quand la vasque était remplie d’eau teintée d’absinthe, le garçon y puisait avec une mesure d’étain, et s’en allait asperger le trottoir. C’est de là que venait cette odeur pénétrante et séductrice : pour attirer les chalands, le patron faisait des vaporisations d’absinthe !

A la fin, un homme entra et se fit verser le breuvage qu’on vendait presque uniquement dans ce lieu. Tous ceux qui avaient passé devant le comptoir étaient des ouvriers, des soldats ou des filles. Mais lui, aux yeux les moins avertis, se manifestait comme un misérable d’une autre sorte, et plus horrible, vêtu d’un pantalon noir ruineux, d’une jaquette grise couverte de taches infâmes. Il y a des plaies qu’on n’ose regarder parce qu’elles sont, en vérité, trop laides et déshonorantes ; elles n’inspirent pas de pitié, rien que du dégoût. Les traits de cet homme, au-dessus d’un faux-col très sale et d’une régate poisseuse, son front d’une couleur cuivreuse avec des plaques d’un rose pâle sous une barbe de huit jours blanchissante et rêche, un nez d’une enflure blême, inspiraient un sentiment pareil. Cette statue vivante de l’abjection portait des gants.

Elle s’avança vers Barnavaux d’un air souriant qui découvrit des dents affreuses. L’homme offrit une consommation à Barnavaux et à sa société, mais celui-ci détourna les yeux et me dit d’une voix hésitante :

— On part ?

En général, Barnavaux est moins délicat sur le choix de ses connaissances, et l’homme, j’en étais convaincu, allait offrir une tournée. Mais je ne le poussai pas à s’expliquer, ce n’était pas le moment. Je payai notre compte et nous sortîmes en silence.

— Cet homme vous connaît ? demandai-je enfin.

— Oui, dit Barnavaux. Seulement, je croyais qu’il était mort. Ça m’écœure, ça me fait mal qu’il soit encore en vie, ça n’est pas juste. Si vous saviez de quoi il vit ! Et il voulait offrir à boire, avec cet argent-là. On ne peut pas accepter, voyez-vous !