Il est très rare de voir Barnavaux traverser une crise de moralité. Je le connais : il est au-dessus des préjugés vulgaires. Cependant, j’attendis qu’il parlât de lui-même. Il y mit plus de temps que je ne croyais. Les choses étaient difficiles à démêler, parce qu’elles contenaient une part d’horreur abstraite qui lui paraissait indéfinissable. Il n’a pas de mots pour ce qui est abstrait. Ce n’est pas sa partie.


— Vous n’avez pas connu, dit-il, le père Bordieux, le gouverneur de la Côte des Graines : il était parti, quand vous êtes arrivé à Boké ; mais vous avez entendu parler de lui. C’était un petit homme tout simple, avec une mine sérieuse et des yeux d’enfant. Imaginez un missionnaire à qui on aurait mis une redingote sous prétexte qu’il est anticlérical. Je suppose que c’est à cause de cet air curé qu’on l’appelait le père Bordieux, bien qu’il ne fût pas vieux de plus d’une pièce de trente ans. A cette époque Boké n’était pas la belle ville qu’elle est maintenant, bâtie à l’américaine, avec ses boulevards et ses avenues qui se coupent à angle droit, ses trottoirs de ciment sur lesquels les nègres, toute la journée, poussent des wagonnets, et ses fontaines. Mais c’est Bordieux qui l’a dessinée, c’est lui qui a trouvé l’argent pour la faire, à force d’économies d’abord… Il paraît que dans ses bureaux, quand un employé avait besoin d’un crayon neuf, il devait passer chez le gouverneur, qui lui signait un bon de cinq centimes, avec spécialisation d’emploi. Mais des employés, il n’y en avait guère. Au commencement on les aurait comptés sur les doigts d’une main : le secrétaire général, le commissaire de police, et le chef de la milice qui était en même temps gardien du cimetière et fossoyeur. Le père Bordieux faisait tout lui-même, ou à peu près, comme une espèce de roi d’Yvetot ; il menait sa colonie à la façon d’un gros propriétaire qui aurait des fermes. Chaque matin il faisait son tour de ville, s’arrêtait devant les plus petits comme chez les plus gros, les riches qui font le commerce du caoutchouc par milliers de boules, et ceux qui débutent avec une grande boîte, qu’ils étalent à même par terre, et où il y a de tout : de vieux pantalons, des réveille-matin qui ne marchent pas, mais sonnent très fort, de l’ambre faux et des perles de verre. En général ceux-là sont des Maltais ou des Syriens, sales comme des peignes et voleurs comme des aigles-charognes. Mais lui, il parlait à tout le monde. « Allons, ça va-t-il comme vous voulez ? » qu’il disait. Et quand il y avait des mistoufles, il les arrangeait lui-même, à sa manière. C’était une espèce de saint Louis, assis sous une ombrelle verte, parce qu’il n’y avait pas de chênes.

» C’est comme ça que Boké devint la grande ville que vous avez vue, avec ses maisons à l’européenne, bâties jusqu’en pleine brousse dans des endroits où il n’y avait pas encore de routes. Il était venu beaucoup de monde, et des tas de femmes, bien entendu : des petites négresses de Sierra-Leone, qui faisaient semblant de vendre des oranges et qui allaient tout de même le dimanche au temple des Anglais ; d’autres échappées de l’école des sœurs de Sainte-Catherine ; six Japonaises, deux Valaques et des Françaises. Le père Bordieux ne leur demandait pas : « Ça va-t-il comme vous voulez ? » mais il laissait faire. Je suppose que c’était à cause de son respect pour la liberté du commerce. Quelquefois pourtant il disait : « Pauvres femmes, pauvres femmes : il n’y a qu’elles et moi qui ne s’enrichiront pas ici, allez ! » C’est sûr en tout cas qu’il n’y avait pas d’intérêt personnel. Dans Boké, si on parlait de lui, c’était à cause de sa vertu, qui faisait rire.

» Voilà pourquoi on fut bien étonné le jour que le père Bordieux loua une toute petite maison du côté de la Pointe-aux-Douaniers, la meubla, engagea un boy et une négresse cuisinière ; et le lit, les fauteuils en osier ripoliné, le canapé pour la sieste, les tentures, on m’a dit qu’il tâtait tout ça comme un amoureux. Le mois suivant, le paquebot des Transports Maritimes débarqua une dame blonde qui n’était plus bien jeune, et qui demanda tout de suite qu’on la conduisît à la maison du gouverneur. Je ne sais pas ce qu’ils dirent, parce qu’ils s’enfermèrent, mais ce que tout le monde sut, c’est que le gouverneur commanda sa voiture, lui qui marchait toujours à pied, même à l’heure de la sieste, et conduisit la dame, sans se cacher, jusqu’à la petite maison qu’il avait louée pour elle. Nul ne pensa à rien dire, parce que chacun aux colonies a le droit d’arranger sa vie comme il l’entend ; et peut-être qu’il avait connu cette femme quand il était tout jeune, tout jeune, et qu’elle, qui commençait à blanchir maintenant, n’était pas vieille encore. Mais le père Bordieux, en sortant de la maison, se fit conduire chez le président du tribunal — je vous ai dit que Boké avait grandi, il y avait un tribunal — et lui dit tout simplement :

»  — C’est ma mère qui vient d’arriver. Je vous prie de l’annoncer. Elle ne recevra pas les fonctionnaires et ne logera pas au gouvernement. Je suis un enfant naturel, et elle a eu bien de la peine à m’élever. C’était une très pauvre, très pauvre femme.

» Je ne sais pas pourquoi il employa pour parler d’elle les mêmes mots qui lui étaient venus à la bouche en parlant des autres. Je suppose que c’est par hasard, et personne en tout cas dans la colonie ne voulut s’en inquiéter, parce qu’on l’aimait bien, le père Bordieux. Il allait très souvent dîner ou passer la soirée chez la dame, et quelquefois elle venait chez lui en visite. Et vous savez, partout où on la voyait on la saluait jusqu’à terre. Si elle avait voulu jouer à la mère du gouverneur, peut-être que ça aurait été différent, très différent ; mais elle était si timide, elle parlait à si peu de gens, et on voyait si bien que c’était par peur, et non par orgueil. Vous pensez qu’il y eut tout de même des gens qui essayèrent de l’employer, qui vinrent la voir, qui lui demandèrent des services, en payant : la mère du gouverneur ! Elle les reçut de telle façon qu’ils n’y revinrent pas. Seulement, des fois, elle se promenait par la ville, et ses yeux devenaient tout agrandis de joie, ou bien tout émus, ça se voyait. Je suis sûr qu’elle avait dans l’idée : « C’est mon fils qui a fait toutes ces choses, et c’est moi qui l’ai élevé, moi toute seule ! » Un sentiment comme ça ! Un sentiment comme ça ! On voudrait être femme pour la chance de l’avoir. C’est ce qu’il y a de plus plein, de plus riche dans l’univers, il n’y a rien au-dessus.

Louise regarda Barnavaux, et fit « oui » de la tête. Elle comprenait ça. Il poursuivit :

— Mais un jour que j’étais de garde à la porte du gouvernement, je vois arriver un Européen que je ne connaissais pas. Je ne pourrais pas vous dire s’il était bien ou mal habillé. Dans ces pays chauds, tous les blancs sont vêtus de même : un pantalon et un dolman de toile blanche, et un casque blanc. D’ailleurs, ce n’était pas à moi de recevoir ou de renvoyer des visites. J’étais de garde, je vous dis, avec un fusil et un sabre-baïonnette, par conséquent parfaitement inutile, sauf pour le cas de ce qui n’arrive jamais, un assassinat ou une émeute. L’Européen entra donc dans le vestibule sans me rien demander, et il dit à l’employé noir qui était là :

»  — J’arrive de France par le paquebot d’aujourd’hui, et je veux parler au gouverneur.