» Le père Bordieux recevait tout le monde, même les nègres. Celui-là était un blanc. On le fit monter tout de suite. Bordieux ne devait pas se rappeler l’avoir jamais vu, car je l’entendis qui disait :
» — Je vous demande pardon, monsieur, je ne vous connais pas.
» — Mais moi, dit l’autre en rigolant, je vous ai reconnu !
» Quand le gros de la chaleur était passé, comme c’était le cas, le gouverneur travaillait sous la varangue du premier étage, pour avoir le vent de mer, et je pouvais tout entendre.
» — Vous m’avez reconnu ! qu’il dit, le pauvre gouverneur. Qu’est-ce que vous voulez dire ?
» — J’ suis vot’ père ! répond l’autre, insolent comme un garçon boucher en voiture.
» — Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Bordieux. Je ne comprends pas.
» Mais je comprenais très bien à sa voix, qui était déjà toute changée, qu’il avait peur de comprendre. L’homme reprit :
» — Oui, vot’ père, vot’ père, vot’ père ! Voulez-vous que je l’ crie ? Ça m’ gêne pas de l’ crier, ça m’ fera plaisir, même : vous êtes un fils qui m’ fait honneur. C’est pour ça que j’ vous ai r’connu. Tenez, v’là la copie de l’acte : sous-seing privé et transcription ensuite sur les registres de l’état civil. Quand j’ai appris qu’ vous étiez gouverneur, j’ai pensé qu’ ça valait des frais, et le voyage. Je me r’trouve une famille : à mon âge, et quand on n’a pas été heureux, c’t’ une veine !
» Le gouverneur murmura quelque chose que je n’entendis pas. L’autre, lui, cria plus fort :