» La demoiselle me dit une fois :

»  — Barnavaux, nous allons prendre le petit canot et vous me mènerez à cette île, là-bas. Je veux la voir.

» Je répondis, bien entendu : « Oui, mademoiselle », et j’allai prendre les rames dans le hangar, tout près de l’embarcadère. Quand je revins, c’était bien comme je m’y attendais. Il était là, le jeune homme, et il monta dans la barque comme si la chose avait été convenue de toute éternité, en disant seulement :

»  — Bonjour, Barnavaux.

» Et je lui répondis : « Bonjour, monsieur le comte. » Aujourd’hui, je trouverais drôle d’appeler « monsieur le comte » un bounioul, mais à cette époque-là je n’étais qu’un bleu, je répète. Puis on démarra, et je me mis à ramer, le dos tourné à mes passagers. J’entendais seulement qu’ils s’embrassaient un peu. Et puis après ? C’était juste. Si j’avais été à la place de l’autre, j’en aurais fait autant.

» J’abordai à l’île en douceur et je sautai à terre avec la chaîne, au bout de laquelle il y avait une grosse pierre pour l’amarrage. Quand la demoiselle tendit la main à son ami pour qu’il la fît descendre, je vis bien qu’ils étaient d’accord et qu’elle ferait tout ce qu’il demanderait, n’importe comment, n’importe à quel prix. Et c’est beau à voir, même quand on n’est pas pour en profiter, une fille qui se décide, une fille qui aime avec tout ce qu’elle a, sa tête, son cœur et son corps ! Ça illuminait le paysage, ça faisait du soleil, ce jour qu’il n’y en avait pas. Ils se mirent à marcher tous les deux si près l’un de l’autre, si lacés de leurs bras qu’ils ne faisaient qu’une seule masse, et ils allaient comme on danse.

» Moi qui avais mis aussi pied à terre, je restai près de la barque pour ne pas les déranger.

» Tout à coup, j’entendis mademoiselle Aimée qui poussait un cri. C’était quelque chose qui venait de se lever sous ses pieds et qui partait comme un boulet : un lièvre, un malheureux lièvre qui était resté là, prisonnier de l’inondation. Ça l’avait surprise, la demoiselle, elle avait eu peur ; et puis elle se mit à rire parce qu’elle était brave… Mais je vis une seconde fois sa figure changer et je compris pourquoi : c’était à cause de l’autre !

» Il s’était jeté en avant, et je n’aurais jamais cru qu’une face humaine pût devenir subitement aussi semblable à une gueule. Ses lèvres s’étaient retroussées, il montrait ses gencives et ses dents, et j’entendis — c’était la première fois que j’entendais — le « heuh ! » profond des nègres quand ils sont contents et qu’on commande l’assaut pour casser un village. Le lièvre dévalait, dévalait, déjà très loin, les oreilles couchées en arrière, les pattes si rapides qu’elles avaient l’air de s’embrouiller ; et bientôt il n’y eut plus rien, aux regards, de son poil fauve ; il n’y avait qu’un sillon dans l’herbe, avec des gouttes d’eau qui sautaient : l’eau des herbes humides soulevées par sa course.

» Heuh ! Heuh ! » C’était l’homme qui était parti derrière lui. Il avait complètement oublié qu’il était avec une femme et qu’elle pouvait être à lui, comme il voulait, quand il voudrait. « Heuh ! Heuh ! » C’était splendide et c’était épouvantable. Il gagnait sur le lièvre, l’homme, l’homme redevenu un animal de chasse, il gagnait dessus avec ses grandes jambes, dont les pieds se posaient si légèrement qu’on n’entendait rien que le déchirement de l’herbe. Et si sa poitrine grondait toujours, c’était par plaisir, car il n’était pas essoufflé ; au contraire, il reprenait de la force et de la joie en se rapprochant de la bête, il allait toujours plus vite. Le bout de l’île, le lièvre arrêté. Est-ce qu’il est pris ? L’homme l’avait cru, il avait sauté, allongeant les mains, les griffes. Non. Le lièvre avait fait un crochet, il repartait dans le sens opposé.