» Et ça dura ! Ça dura plus d’une heure. Je les vis passer devant moi, à deux mètres. Le lièvre avait du sang au bout du nez et des yeux effrayants, où il n’y avait plus ni blanc ni noir : une couleur de zinc terne ou d’eau sale d’inondation. Lui, le chasseur, il était tombé je ne sais combien de fois, il était ignoble, déchiré dans ses vêtements, écorché aux mains. « Heuh ! Heuh ! » Maintenant, s’il avait eu son bon sens, il se serait arrêté car il était presque fourbu, lui aussi. Mais il était fou, absolument fou, et ça le soutenait.

» A la fin, le lièvre revint au bout de l’île, où il avait été cerné d’abord. Sans doute, c’était par là qu’il était arrivé, et il espérait que la route allait se rouvrir. Mais il n’y avait que l’eau. Le lièvre n’en pouvait plus, il essaya d’y entrer pour se mettre à la nage ou se rafraîchir, je ne sais pas. Flouc ! L’homme y entra derrière lui, et ses mains se refermèrent sur le cou de la bête. Elle poussa ce cri de chat malade du lièvre qui a les reins broyés par un chien, et ce fut tout.

» Dire que je l’avais appelé tout à l’heure « monsieur le comte », celui qui revint avec cet animal étranglé dans les doigts, cette peau brune où il y avait de la vie qui tressautait avant de finir ! C’est heureux qu’il fût couvert de boue, car il était nu, autant dire. Et il ne savait plus où il était. Il voulut sourire, ne sachant pas qu’il montrait toujours ses gencives, sa figure redevenue gueule. Mademoiselle Aimée cria :

»  — Sauvage ! Sauvage ! Vous êtes un sauvage !

»  — Il ne se rendait pas compte. Il était là, changé en bête. Mademoiselle Aimée cria encore :

»  — Barnavaux, emmenez-moi !

» Et je la ramenai, le plus vite que je pus. J’avais vu le bounioul, j’avais appris ce que c’était avant d’aller dans le pays des bouniouls… Et vous, maintenant, est-ce que vous comprenez ? »

IX
LES DEUX RIVES

Le jeune Chinois sortit de l’École des Sciences politiques, rue Saint-Guillaume. Il avait l’œil fin et bridé, ainsi qu’il convient à sa race, le nez à la fois plat et aquilin, et une longue natte qui, sortant de sa calotte de soie noire, dont le bouton de corail brillait comme une petite cerise, descendait bien droit sur sa belle tunique bleu ciel. Je le reconnus : c’était Li-Ouang, et je l’avais rencontré dans le monde, où il est apprécié, même des femmes. Les Chinois savent offrir les fleurs, parce qu’ils les aiment. Et celui-là est considéré comme une espèce d’objet rare et précieux. Dans chacune des maisons où il fréquente, la maîtresse de la maison dit, en parlant de lui : « Mon Chinois », comme elle ferait d’un vase ancien, de grande valeur, appartenant à la famille jaune.

Je le saluai amicalement, et il éleva les mains vers sa poitrine, à la mode de son pays, pour me rendre mon salut. Mais, apercevant à mes côtés Barnavaux, il eut presque un sourire et passa : les Chinois, même de nos jours, n’ont, on le sait, que peu d’estime pour le métier des armes ; et pour les simples soldats, ils les méprisent. Barnavaux s’en aperçut. Du bout de la langue, et d’un souffle léger, il lança la cigarette qu’il terminait dans le ruisseau.